Nous étions des
moutons sages… La journée se découpait dans une affligeante platitude, toujours
égale à elle-même. On passe son temps à attendre entre l’étude et la cour, dans
le froid, le plus souvent. Il n’y a rien à faire ici, si ce n’est de courir
derrière un ballon. Pour cela, il faut aimer le foot et être admis au sein
d’une équipe. Ma place, quand j’en avais une, se situait invariablement dans
les caisses.
Pour passer le
temps, j’enchaînais les promenades. Le quadrilatère qui devait servir de lieu
de détente était un désert d’asphalte, avec comme oasis, huit arbres et un
préau. Je m’arrêtais souvent à mi-parcours. Un parapet surmonté d’un grillage
servait de solarium à l’occasion. C’était le lieu idéal pour lire quand la
saison le permettait. Je m’y adonnais avec ferveur. En quelques semaines, les autres
pensionnaires me surnommèrent « l’intello ». Pas un seul livre ne me
résistait. Ma soif était insatiable. Je me goinfrais. Il n’y avait pas assez de
place pour mon besoin en mots. Mes premiers émois avaient un goût d’encre. Ma
frénésie livresque et ma timidité me rendirent sauvage.
« Qu’est-ce que
tu lis ?
― Tu
dois être drôlement intelligent !
― Viens,
on s’en va… y veut pas jouer. »
Les livres me
permettaient d’échapper aux murs de cette prison. Les pensionnaires
connaissaient les raisons de leur présence en ces murs. J’ignorais leur
compagnie. À partir de 18 heures 30, le tombeau se refermait. Je plongeais
alors en apnée dans un monde de profonde solitude. J’échafaudais des
stratagèmes d’évitement. Ces égarements silencieux apaisaient mes craintes. Au
fil du temps, je fus malgré tout intégré comme l’un des leurs. La réalité ainsi
se faisait jour. Je pouvais aspirer au bonheur et étreindre mon désarroi.
Puisque les élèves de ma classe me méprisaient, je me désintéressais de ce
troupeau de pensionnaires. Aucun d’entre eux ne trouva grâce à mes yeux.
À la fin du premier
mois, le surveillant général me changea de place à l’étude pour mieux me
surveiller. Du trentième rang, je passais au troisième. Mes résultats
demandaient rigueur et discernement.
Et, rapidement, aux
mauvaises notes succédèrent les retenues. Tout d’abord, il y eut celles du
mercredi après-midi. Quatre heures d’études supplémentaires avec des exercices.
En hiver, cela remplace les heures de sport en plein air. En été, c’est une
attente de tous les instants. Mon professeur de latin s’amusait en ajoutant des
prolongations le samedi après-midi. Pour le pensionnaire, cela ramène le
week-end à rien.
Voyant peut – être
en moi le petit garçon qu’il avait été, l’abbé décida de me prendre sous sa
coupe. Il vivait à demeure et sa présence était une attention de tous les
instants. Par défi, il fut mon confesseur. Ainsi, nos vies se rapprochèrent au
fil de nos rencontres quotidiennes. Sa couperose, son œil égrillard, sa voix
raboteuse, son ironie coutumière. Il me terrorisait.
« On a bien
révisé sa leçon ! » me lança-t-il un soir à l’étude.
― Je
travaille monsieur l’abbé. Je travaille.
― Tu
as l’air d’être un garçon bien élevé. Est-ce que tu apprends vraiment ? Tu as
pensé à tes parents ? Ils seront tristes si… tu triches. »
Pris au piège, on ne
sait pas quoi répondre. On aimerait confesser quelques péchés, se faire
pardonner. Mais non, celui-ci s’accroche ; il veut connaître les détails
des dernières négligences.
« Je…
― Il
faut que tu t’appliques. »
On baisse la tête et
on attend que ça se passe. La tactique est sommaire, mais reste efficace dans
quatre-vingt-dix pour cent des cas. L’abbé en a assez d’attendre ; il
reviendra à la charge le lendemain, en cours. Il prend son chemin de traverse
entre les bureaux de l’étude.
La sonnerie
retentit. Il faut se dépêcher pour s’assurer une bonne place dans la queue qui
mène à
Guy reprend un train pour Paris. Il y a eu des verres à
bière, des verres à ivresse, des verres à effacer
Le mot s’impose de lui-même de son « p » enflé
comme une outre qui ne demande qu’à exploser. Le pourquoi finit dans le ravin.
Guy remonte la Seine en titubant entre clochards et cadavres. Victoria est
morte au bout du quai quand le train a pris de
L’hôtel ne paye pas de mine, mais il est silencieux. Il écoute battre son cœur. Le pouls est régulier. Sur la route, par réflexe, il a caché son visage entre ses mains. Sur le lit, son corps repose en croix, la bouche ouverte, les pupilles dilatées. Sa gorge est un râle. De l’eau bouillonne au fond de sa pupille. Pendant plusieurs heures, une rage sourde de son ventre et s’épanche sur les draps d’un lit anonyme. Il faut que Dieu sache. Que Victoria sache ! Mais Dieu est mort et lui n’est qu’un pantin désarticulé qui attend le réconfort au fond d’une bouteille aux reflets dorés.
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