Chapitre IX – L’abattoir 

Nous étions des moutons sages… La journée se découpait dans une affligeante platitude, toujours égale à elle-même. On passe son temps à attendre entre l’étude et la cour, dans le froid, le plus souvent. Il n’y a rien à faire ici, si ce n’est de courir derrière un ballon. Pour cela, il faut aimer le foot et être admis au sein d’une équipe. Ma place, quand j’en avais une, se situait invariablement dans les caisses.

Pour passer le temps, j’enchaînais les promenades. Le quadrilatère qui devait servir de lieu de détente était un désert d’asphalte, avec comme oasis, huit arbres et un préau. Je m’arrêtais souvent à mi-parcours. Un parapet surmonté d’un grillage servait de solarium à l’occasion. C’était le lieu idéal pour lire quand la saison le permettait. Je m’y adonnais avec ferveur. En quelques semaines, les autres pensionnaires me surnommèrent « l’intello ». Pas un seul livre ne me résistait. Ma soif était insatiable. Je me goinfrais. Il n’y avait pas assez de place pour mon besoin en mots. Mes premiers émois avaient un goût d’encre. Ma frénésie livresque et ma timidité me rendirent sauvage.

« Qu’est-ce que tu lis ?

  Tu dois être drôlement intelligent !

  Viens, on s’en va… y veut pas jouer. »

La méprise était totale. J’étais le cancre, le dernier de la classe latin allemand. Normal, c’était la pépinière des génies du thème et de la version hautaine. Méprisable, mais tellement supérieur. Avec moi, ils avaient leur bouc émissaire. L’anonymat de la rentrée se dissipe très vite. On est d’abord classé dans les nouveaux. Puis, les premières notes tombent. Là, la loi du groupe exige qu’on exclue l’élément vicié. C’est ainsi qu’on fabrique et reproduit l’élite bien pensante de la petite bourgeoisie provinciale.

Les livres me permettaient d’échapper aux murs de cette prison. Les pensionnaires connaissaient les raisons de leur présence en ces murs. J’ignorais leur compagnie. À partir de 18 heures 30, le tombeau se refermait. Je plongeais alors en apnée dans un monde de profonde solitude. J’échafaudais des stratagèmes d’évitement. Ces égarements silencieux apaisaient mes craintes. Au fil du temps, je fus malgré tout intégré comme l’un des leurs. La réalité ainsi se faisait jour. Je pouvais aspirer au bonheur et étreindre mon désarroi. Puisque les élèves de ma classe me méprisaient, je me désintéressais de ce troupeau de pensionnaires. Aucun d’entre eux ne trouva grâce à mes yeux.

À la fin du premier mois, le surveillant général me changea de place à l’étude pour mieux me surveiller. Du trentième rang, je passais au troisième. Mes résultats demandaient rigueur et discernement.

Et, rapidement, aux mauvaises notes succédèrent les retenues. Tout d’abord, il y eut celles du mercredi après-midi. Quatre heures d’études supplémentaires avec des exercices. En hiver, cela remplace les heures de sport en plein air. En été, c’est une attente de tous les instants. Mon professeur de latin s’amusait en ajoutant des prolongations le samedi après-midi. Pour le pensionnaire, cela ramène le week-end à rien. 

Voyant peut – être en moi le petit garçon qu’il avait été, l’abbé décida de me prendre sous sa coupe. Il vivait à demeure et sa présence était une attention de tous les instants. Par défi, il fut mon confesseur. Ainsi, nos vies se rapprochèrent au fil de nos rencontres quotidiennes. Sa couperose, son œil égrillard, sa voix raboteuse, son ironie coutumière. Il me terrorisait.

« On a bien révisé sa leçon ! » me lança-t-il un soir à l’étude.

  Je travaille monsieur l’abbé. Je travaille.

  Tu as l’air d’être un garçon bien élevé. Est-ce que tu apprends vraiment ? Tu as pensé à tes parents ? Ils seront tristes si… tu triches. »

Pris au piège, on ne sait pas quoi répondre. On aimerait confesser quelques péchés, se faire pardonner. Mais non, celui-ci s’accroche ; il veut connaître les détails des dernières négligences.

« Je…

  Il faut que tu t’appliques. »

On baisse la tête et on attend que ça se passe. La tactique est sommaire, mais reste efficace dans quatre-vingt-dix pour cent des cas. L’abbé en a assez d’attendre ; il reviendra à la charge le lendemain, en cours. Il prend son chemin de traverse entre les bureaux de l’étude. 

La sonnerie retentit. Il faut se dépêcher pour s’assurer une bonne place dans la queue qui mène à la cantine. Le midi, il y a toujours moyen de parler avec quelqu’un. Le soir, on cherche de la compagnie. Combien étions-nous du même âge ? Une dizaine tout au plus. Dans cette période charnière, entre enfance et adolescence, je ne savais pas à qui me confier. Peu à peu, des pensionnaires me forcèrent à vivre leur quotidien. J’appris à monnayer des amitiés de circonstance.

Guy reprend un train pour Paris. Il y a eu des verres à bière, des verres à ivresse, des verres à effacer la mémoire. Mais la danse des mots a décidé de le poursuivre jour et nuit. Ils accentuèrent leur pression quand arriva le pourquoi. 

Le mot s’impose de lui-même de son « p » enflé comme une outre qui ne demande qu’à exploser. Le pourquoi finit dans le ravin. Guy remonte la Seine en titubant entre clochards et cadavres. Victoria est morte au bout du quai quand le train a pris de la vitesse. Lui doit remonter la pente des souvenirs. La flasque de whisky s’assèche dans une première flaque de larmes. À la gare Montparnasse, il hante silencieusement les cafés. Puis il marche en prenant les mots de vitesse pour enfin trouver une chambre près du boulevard Saint-Michel.

L’hôtel ne paye pas de mine, mais il est silencieux. Il écoute battre son cœur. Le pouls est régulier. Sur la route, par réflexe, il a caché son visage entre ses mains. Sur le lit, son corps repose en croix, la bouche ouverte, les pupilles dilatées. Sa gorge est un râle. De l’eau bouillonne au fond de sa pupille. Pendant plusieurs heures, une rage sourde de son ventre et s’épanche sur les draps d’un lit anonyme. Il faut que Dieu sache. Que Victoria sache ! Mais Dieu est mort et lui n’est qu’un pantin désarticulé qui attend le réconfort au fond d’une bouteille aux reflets dorés.

Ecrire votre commentaire

Vous devez vous connecter pour pouvoir ajouter un commentaire.

Accueil | changements | pages | tags

pages

Créer une page Lister toutes les pages Dernières modifs

Connexion

Code d'accès ou email :

Mot de passe :

mot de passe oublié se créer un compte

KarmaOS : peace and blog
MetaWiki : hébergement de wikis, wiki hosting.
diff. hist. edit. admin