Chapitre IV – Au nom des pères 

« Je ne connais pas grand-chose de lui. Quelques bribes, des informations glanées en écoutant aux portes. Je lui en ai voulu de nous avoir abandonner. Je lui ai pardonné et inventé de bonnes excuses. Il doit avoir une famille et des enfants. J’aimerai tant lui parler, me réfugier dans ses bras, me sentir en confiance. Je me sens incomplète, fragmentée comme tous les enfants nés de père inconnu.  

Je me sens orpheline, supportant une amputation d’un membre fantasmé réalisée dans le mensonge. Toute mon enfance, ma mère m’a culpabilisée. J’étais la cause de tout : son départ comme de son silence. Elle ment depuis toujours par omission et par action ; elle reproduit le schéma comportemental de ma grand-mère. Je le sais, c’est de l’atavisme familial. Comment te dire ? C’est un secret de famille absolu, bien enfoui. Pour ces femmes, les pères symbolisent la lâcheté. Ils sont interdits de présence depuis au moins trois générations. Un monde de femmes engendrant l’exclusion des hommes ! Depuis ils me fascinent et me dégoûtent. J’en ai peur. Pour moi, ils représentent l’abandon absolu.

Pendant toute ma grossesse, je n’arrêtais pas de penser à ce père. Je voulais tant lui donner de la consistance, du relief. Je questionnais ma mère pour lui parler de mes angoisses, lui transmettre cette absence. Comme si, de faire un enfant sans père me permettait de garder le mien intact, inébranlable. »

« J’ai recommencé à poser des questions à ma mère. Mais, elle m’a raconté à nouveau, comme toujours, la même histoire… Une histoire qui ne tient pas debout ; un disque raillé qui se heurte sur le même sillon. C’était pendant les manifs contre la guerre du Vietnam, un étudiant... Il n’est pas au courant de ma naissance. Ma mère m’a toujours refusé son nom. Je n’ai même pas de photos, aucune image auquel me raccrocher. Il s’appelle Roger. C’est tout ce que j’ai pu lui arracher. Je n’en sais pas beaucoup plus. Le vide ; l’absence de vérité, la perte de confiance. C’est terriblement angoissant cette plongée en apnée au fond de soi-même. On en sort asphyxiée. »

Il est tard. Victoria a besoin de se raconter. Elle rassemble ses anecdotes dans une main et les disperse sur la table comme un jeu de mikado. Nous subissons le hasard du destin suspendu à un fragile équilibre. Le corps tendu vers l’avant, Guy gobe son histoire, la bouche entr’ouverte.

« Au départ, cela semble si simple. Je voulais un enfant. Quand tu es célibataire, il n’y a pas trente mille solutions, c’est soit le mec d’un soir, soit une pipette de laboratoire. Les hommes « kleenex » ne manquent pas, mais sont imprévisibles. Je ne désirais pas me soumettre, être redevable de quoique ce soit à qui que ce soit. Pas de père, pas de droits, pas de devoirs ! Mon gynéco m’a indiqué une clinique spécialisée en Hollande… »

Son visage s’éclaire et dégage une certaine fierté de sa liberté de choix ; Victoria s’auto congratule et voudrait que Guy acquiesce. Alors que son choix est une photocopie d’habitudes, vieilles de trois générations.  

« En un week-end, tout était réglé. Il y a des opérateurs de voyage spécialisés dans ce type de services. J’ai eu une chance monstrueuse. La première tentative fut la bonne. Presque naturellement, à croire que j’étais programmée pour une donation sans rejet. Le corps médical m’a rapidement octroyé le diplôme de mère porteuse. »

Son sourire glisse au jaune. L’assurance perd de la contenance. La vérité est toujours plus amère que sa cousine, la chimère. La belle assurance est un décor de théâtre qui cache les coulisses des blessures intimes.

« Au fur et à mesure des semaines, j’ai senti mon corps se transformer. C’était stimulant, j’avais une pêche d’enfer. C’est après que les choses ont mal tourné. Entre les bouffées de chaleur et les nausées, tu ne sais plus où tu en es. Les fantômes remontent à la surface et te dévisagent. Tu déprimes sec. Toute ton enfance défile ; j’ai commencé à noter sur un carnet mes souvenirs et mes émotions pour que rien ne se perdent, pour que je puisse transmettre. »

Son verre est rempli de jus d’orange. Victoria en boit une gorgée. Guy remplit le sien de whisky. Le glaçon tangue à nouveau, tourne sur lui-même et fond dans un mouvement régulier. 

«  Mais, l’histoire de l’anonymat du donneur, je ne sais pas, c’est comme si cela me permettait de me libérer définitivement du passé. Ma grand-mère a eu une aventure avec un soldat allemand pendant la guerre. Ma mère est une fille de «boche». J’en avais assez de porter ce fardeau du père inconnu pour une troisième génération. J’ai définitivement tranché. J’avais bonne conscience et je n’ai pas besoin d’un mec pour éduquer ma fille. » 

« Au cours du sixième mois, je n’ai plus accepté mon corps. J’avais le sentiment que mon ventre était le résultat d’un non-sens. Le fait de savoir que j’attendais une fille me rassurait un peu. Mais, je me trouvais particulièrement hideuse et coupable d’être une mère incomplète. Je cherchais un mec pour ressembler aux autres femmes, dans un schéma classique. J’ai eu quelques aventures. Ma libido me faisait grimper aux rideaux. Mais je continuais à les traiter comme des objets. Aucun ne pouvait remplacer mon père, a fortiori, en faire un père par adoption. »

***** 

Victoria se lève et se dirige vers la cuisine. La pendule murale indique cinq heures du matin. Guy lève la tête. On voit au travers des vasistas le ciel blanchir. La fatigue s’insinue le long de sa colonne vertébrale.

«  Je ne sais pas pourquoi je te raconte cela. Tu as l’air autant à la dérive que moi. Tu veux un café, un verre d’eau ?

Oui, un verre d’eau ! J’ai le palpitant qui fatigue. 

Et toi, tes parents ?

― Vivre avec des saints, c’est vivre l’enfer au quotidien. Trop compliqué à expliquer.

Dans ce cas, je vais me coucher. Marion prend son biberon dans une heure. Si tu veux, tu peux dormir dans le canapé, il paraît que je fais un excellent petit-déjeuner.

En la matière, c’est toi qui décide… J’ai la flemme de me traîner jusque chez moi. »

On déplie le canapé. Victoria sort une couette et des draps. Elle passe un long moment dans la salle de bains avant de se coucher. Guy s'apaise mollement. Il n’a pas vraiment parlé. Ce n’était pas l’instant. Le rêve côtoie la réalité. Ses songes entre chien et loup côtoient la réalité. Le canapé tangue face à la lune finissante. Le jour gagne sur la nuit. Le mot solitude prend tout son sens. Son corps est seul, douloureusement seul, plongé entre quatre murs. Toute sa vie bascule. Il ne s'aime pas, aucune estime. Il est en manque d'un miroir, un double qui pourrait résorber et obstruer ses failles, une image à adorer pour mieux la brûler, un reflet qui puisse le révéler. C'est un leurre. Mais tellement pratique, quand on ne désire pas se regarder en face.  

Trouver le sommeil. Il tourne en rond dans les draps, déroule le film de la soirée. L’insomnie le gagne. Mentalement, il explore le salon vide. Puis, se lève, allume une applique et examine les titres de la bibliothèque. Beaucoup de livres, de toutes sortes. Un foutoir éclectique. Est-ce le reflet d’un esprit curieux ou d’une personne éternellement insatisfaite ? Dans cet appartement, Guy se sent comme chez lui, tout en restant étranger, comme un rêve familier. L’odeur attachante de fruits confits, les couleurs chaudes et enveloppantes, un univers de complétude, un parfum d’enfance, Guy déambule intérieurement dans le cloître de ses impressions.

Il a le sentiment que Victoria désire un compagnon-meuble, un père de rechange, un confident, un brise-solitude du baby-blues. Le sommeil ne vient pas. Il refait le tour de l'appartement. La bibliothèque monte la garde. Tout est calme. Il aimerait tant se nicher entre ses bras comme un nouveau-né. Marion s’agite ; Victoria lui donne son biberon et change sa couche. Il est six heures, Guy s’endort enfin profondément.

Sept heures trente, le marteau piqueur dans la rue attaque le bitume. Marion pleure. Victoria l’apaise. Crème pour bébé, la couche-culotte odorante atterrit dans la poubelle ; nue, elle sourit des attentions qu’on lui prodigue.

Victoria, en peignoir, une serviette blanche entourant ses cheveux, s'avance vers le canapé, tenant un plateau des deux mains : café, pain, beurre et marmelade. Guy a du mal à ouvrir les paupières. Une poignée d’heures de sommeil. « Merde, je dois aller travailler… Je repasserai…ou plutôt, je te téléphonerai pour savoir comment va Marion. Bref, maintenant, je pars bosser. Tant pis pour le petit-déjeuner.»

Il tombe dans son pantalon. Victoria regarde par la fenêtre dans l’attente d'un geste tendre qui ne viendra pas. Elle aussi accumule des questions sans réponses et des sentiments contradictoires. Elle aussi désire poser ses valises et se sentir légère. La porte se referme derrière Guy. Il est dehors, se pose devant un zinc pour le café crème du matin. Il lit l'horoscope quotidien. Le programme s’annonce chargé. Il a le sentiment que la vie lui joue une mauvaise farce... Il paye sans regarder sa monnaie, triture des mots dans sa bouche. La journée somnole dans l’inertie de la vie d’entreprise tandis que son esprit plonge dans une profonde introspection. Les transports, le bureau, la machine à café. Une conversation, deux, trois mots, un sourire, une remarque aimable, un dossier à traiter, quelques courbettes. Il suffit d’exprimer tout son intérêt pour le projet du moment. L’élite dirigeante s’en trouvera  satisfaite. Nous sommes une équipe comme disent les managers.

***** 

Cela a commencé le midi, distraitement, sur le coin de la nappe. Guy ne réfléchit pas, mais s’amuse au jeu de l’écriture automatique, pour que chaque mot trouve sa place. Il suffit de laisser parler le passé englouti et de l’ingérer à nouveau, le digérer, l’expulser pour mieux l’ausculter. Ainsi, Guy doit lui aussi enquêter sur sa propre destinée. Il arrache la feuille de papier crépon qui contient les lignes à l’encre bleues aux termes insatisfaisants, brouillons de ses origines, déjà raturés. L’après-midi n’est que rêverie et attente de l’écriture de ses intimes confessions. 

*****

Entre pénombre et clarté, il y a des secrets bien gardés. Des silences coupables et des explications tronquées qui ne suffisent pas à effacer le doute de la pureté. Comme si le péché originel se transmettait de génération en génération ! Chacun est coupable, témoin à charge de sa réalité ! Vivant ou mort, nous refusons notre implacable destinée. Pourquoi devrions-nous porter la faute de nos aînés ?  

Un soir de fête, un foulard rouge dans les cheveux, Conception, ma mère, rencontra mon père. Ils se jaugèrent, puis s’apprivoisèrent. Ils songèrent à s’aimer et officialisèrent leur liaison à leurs parents. Le mariage eut lieu, dans la plus parfaite observance des traditions de la bourgeoisie de province. Elle était heureuse, respectueuse de Dieu. La religion scella leur union. Le conte de fées planta son décor au paradis terrestre. Réussite sociale, famille nombreuse, couple épanoui, ils bâtissaient une union faite de respect et de bienséance.

Les parents voulurent remercier et honorer leur Dieu de ce présent. A l’abri des trente glorieuses, la jeunesse souriante et insouciante des années 60, ils choisirent l’Italie. Pèlerinage à Rome ou baignade sur la côte, qu’importe le lieu ! Entre Assise et Florence, dans une église fraîche ou dans le cloître d’une abbaye ombragée, ma mère fit bénir le fruit de ses entrailles. Elle pria et offrit son fils en partage. Elle l’imagina soldat ou pénitent de Dieu. J’étais, embryon désiré, voué à porter le poids de l’alliance. Je tressaillais à l’appel. Ainsi, bien avant ma naissance, ma destinée était toute tracée. Ainsi, ai-je grandi à l’ombre de la religion. Ainsi, Dieu le Père me marqua à tout jamais. Qui devais-je racheter ?  

Mon père, animal terrestre, accepta la compromission humaine qui permet d’effacer les fautes du monde. En échange, Dieu lui fournit les attributs de sa légitimité. Il se métamorphosa en Dieu mon Père. Il régnait et imposa un système manichéen en noir et blanc où l’erreur et l’incompréhension sont un péché mais où la faute peut être pardonnée.

Mes grandes sœurs derrière, et moi devant ! Dans la reconstruction permanente de la famille, le fils est l’héritier dans lequel chacun des parents investit ses complaisances et ses espérances. Refuge sacré, orgueil blessé, liberté cadenassée, je suis le protégé de Dieu, moi qui suce chaque matin la queue du diable. Puisque le paradis est perdu, alors pompons la vie ! Si je cède à sa tentation, il ne faudra pas me demander la bénédiction de Dieu le père, ni de son fils. Je suis sain d’esprit. La liberté retrouvée.

Guy laisse traîner pendant quelques jours ses confessions dactylographiées. Il tourne autour, les retourne, les planque sous un livre. Pour être sûr de ne pas remettre la main dessus, il fait la tournée des cafés du quartier. A son retour, il se relit pourtant et s’endort sur les feuilles de papier. Au réveil, le cliquetis de la machine à écrire reprend sa musique mécanique. Du rêve monte l’envie d’écrire.

***** 

Guy se sent si proche de Victoria qu’il ne s’étonne même plus quand le téléphone se met à sonner. Victoria s’est laissé faire par cette rassurante présence de proximité. De proche en proche Guy est devenu voisin, ami, confident. L’habitude de prendre des nouvelles, de raconter la banalité du quotidien tisse des liens complexes. Ils s’accommodent l’un à l’autre. Le dialogue commence toujours invariablement par une brève série d’allers -retour. Victoria pointe de sa voix ; Guy suit l’inflexion. Les deux installent leurs partitions. Ils se jouent la séduction. Chacun s’apprivoise pour mieux se laisser aller. Ils chauffent leurs désirs aux frottements de leurs intonations. Mais parfois, l’improvisation amoureuse tourne à l’affrontement ravageur.

« Ça va ?

Ça va ! Et toi ? Pas trop crevé ? Marion ? Elle ne fait toujours pas ses nuits.

― Non, elle fait la sieste mais je suis épuisée. Je n’arrive même pas à faire une sieste. Elle me fait craquer à sans cesse pleurer sans rien y comprendre.

― Vous prenez vos marques. Pleurer revient à communiquer. Elle a sans doute faim. T’as essayée d’augmenter ses doses ?

― Je suis à la lettre les recommandations du pédiatre.

― Les pédiatres n’ont pas toujours la raison du cœur. Prend du recul !

Guy sent qu’il dérape, proche de la sortie de route. Mais l’alcool l’a échauffé, proche de la rage. Il rêve de plonger profondément. Mais laisse aller son esprit à la dérive.

Je vais chez la grand-mère de Marion ce week-end. Elle m’a appelée.

Tu vas lui parler de ton père, je suppose ?

Je ne sais pas. Oui, on abordera le sujet, comme toujours... Et puis, elle noiera le poisson. Je suis sûr qu’elle m’en veut. De toutes façons, elle ne m’aime pas.

Essaie d’être un peu compréhensive. Comme elle, tu as fait un enfant seule. Et, tu voudrais que ta mère te félicite alors que tu lui fous le nez dans sa merde. Tu crois franchement qu’elle va te recevoir les bras ouverts. Et te donner les clés de ta naissance.

Est-ce que je te demande ce que tu dois faire avec tes parents ? Merde, tu fais chier. Tu es toujours dans le silence, dans l’absence d’échange. Tu as plus la trouille que moi de te confier. Et tu veux me faire la leçon !

― … J’ai pas fait de gosse à une inconnue, ni réalisé un dépôt de mon sperme à la première banque du coin. Je suis à découvert. Toi par contre, tu n’assumes pas ton héritage.

― Ça, c’est de l’humour vaseux ! Arrête de faire de la psychanalyse de comptoir. T’as encore picolé. Ça s’entend à ta voix. En plus, on n’est pas marié, ni même amants.

On pourrait construire quelque chose ensemble. Cela aurait le mérite d’exister… pour toi comme pour Marion

Ni l’une ni l’autre n’avons besoin de toi pour ça.

Alors règle tes problèmes, et moi les miens. Je ne veux pas t’agresser, mais tu refuses que quelqu’un te soigne. Pour grandir, il faut savoir s’abandonner.

Arrête de jouer ton petit curé… Et merde, Marion se réveille. De toutes façons, on n’a plus rien à se dire. Cia. 

Guy la désire trop et agit à contre à rebours, s’emmêlent les pinceaux et noie sa déprime au fond de son verre à Bourbon. Victoria, folle de rage, emplit  son sac en un quart de secondes, pour  prendre le large. Laisse pleurer Marion, sourde à ses plaintes. Toute la soirée, elle tourne en rond comme une lionne en cage, ne trouve pas le sommeil. A l’aube, elle prendra la route.

****** 

La voiture se gare sur le bas - côté. Marion hurle de faim. Ses reflux œsophagiens ont modifié son rythme et son régime alimentaire. Sur le front des petits bobos, la petite souris sort d’une légère constipation. Mais elle sourit à sa maman à l’approche du biberon. Victoria se penche et l’installe confortablement :  « Tu en penses quoi de tout cela, toi ? »

La tétine se déforme et laisse passer un filet de lait. Les yeux mi-clos, les menottes sur les parois en plastique, Marion se concentre sur sa capacité d’absorption. Victoria l’inonde de ses réflexions. 

« En fait, il me fait craquer comme une midinette. Pourtant, quel gros con avec ses réflexions ! Je dois lui faire de l’effet. Faut dire, avec toi dans les bras, je suis une véritable icône ! »

Victoria lève les bras au ciel et plonge vers le bidon potelé qui se met à hurler de rire. Elle se redresse et gronde, amusée :

« Je suis une mère sérieuse. D’ailleurs, on va chez ta grand-mère. Et, on arrête de songer au prince charmant. Il vient d’être enterrer au cimetière du Père Lachaise. » 

Au bord de l’océan, c’est une petite maison en hauteur qui ne se distingue pas de ses voisines. Le vestibule, long couloir gris et sombre, n’a pas changé depuis le dernier passage de Victoria. La poussière recouvre le clavier du piano droit désaccordé. Les marteaux de feutre frappent dans le vide. Les cordes n’ont jamais été remplacées. Les volets à demi-clos rajoute encore un peu plus à l’ambiance lugubre du lieu.

 Dans la chambre au premier repose le corps sans vie de sa mère. Une inconnue veille le mort. Le cadavre froid et rigide s’est figé dans le tourment plus que dans l’apaisement de ses derniers instants terrestres. Victoria pousse la porte de la chambre, voit le bouquet de roses blanches et comprend. L’odeur de la mort se reconnaît entre mille. C’est un mélange de chloroforme et de propreté embaumée où se rigidifie le corps sous une fine couche de paraffine.

L’inconnue se lève. Ses cheveux argentés restent statiques sous la laque, elle porte un masque à la place du visage qui accentue les sillons de ses rides.  Dans la pénombre, son corps glisse plus que ne marche le bras tendu.

« Je vous attendais. Voyez. Elle a vécu comme elle est morte, seule.

― C’est arrivé quand ? Pourquoi ne pas m’avoir prévenu ?

― Il y a 24 heures. Les services des pompes funèbres enlèvent le corps en début d’après-midi. L’enterrement doit avoir lieu dans deux jours. Elle ne voulait pas vous embêter d’avantages. Et puis, vous êtes là. Votre mère m’avait m’y au courant de votre arrivée. 

― Elle m’aura tout volée, jusqu’à sa mort.

― Laissez lui le droit de mourir ! Qu’elle puisse reposer en paix ! La vie ne lui a pas fait de cadeaux, même si je ne connais pas grand chose de sa vie. Elle le portait sur son visage.

― Et d’abord, qui êtes-vous ?

― Juste. Je m’appelle Juste. Une voisine. Je lui faisais ses courses depuis sa chute dans l’escalier. Nous bavardions souvent. Nous étions de la même génération. Ce jour, j’ai perdue une amie. Votre petite fille est là ? Votre mère m’en a tant parlée.

  Elle dort au rez-de-chaussée. Je dois m’asseoir.

― Je vais vous préparer une tasse de thé. Cela vous fera du bien. Et puis, cela nous permettra de mieux nous connaître. Votre grand-père doit arriver demain. Je lui ai téléphoné ce matin.

― …. 

Victoria est interloquée. Elle se laisse faire. Juste lui raconte. Quelques temps auparavant, la mère de Victoria avait entrepris des démarches en Allemagne pour retrouver son père. La chute du mur de Berlin avait fait exploser la barrière qui la séparait de lui et avait fait fleurir un immense espoir. Les autorités compétentes avaient répondu à sa demande. Son père, Kurt Fuchs, était vivant. La mort les avait séparés définitivement.

******

Guy pleure comme rarement… Ses idées éparses sur le parquet, il tape, poings fermés, sur les murs blancs de son appartement. Il est impuissant, une boule grasse et dure bloque sa respiration. Son cerveau n’arrive plus à structurer sa pensée, machine à écrire refusant de noircir la réalité. Guy n’en peut plus. Il relit ses souvenirs. Les événements se relient entre eux, comme les maillons d’une même chaîne.

C’était une veille de Pâques. Nous remontions une petite rue parfumée sous les branches de citronniers. Il faisait très doux dans ce quartier niçois. Je faisais attention à ne pas salir mes vêtements. Ils sentaient le propre et le repassage. Nous avancions en procession, petite famille modèle, vers l’église accueillante. Nous devions réaffirmer notre foi à la lumière du cierge pascal. La parole est source de questionnement. Le prêtre s’anima dans un dialogue accessible à tous qui garde tout son sens encore aujourd’hui. Il s’installa dans la lumière rougeoyante de la flamme et me demanda le sens caché de l’alliance que Dieu a offerte à son peuple. Illusion de la connaissance ou intuition terrifiante,  il ne fallait offrir aucune résistance à la vérité qui s’écoulait et s’en remettre pleinement à Dieu. Il n'y a pas d'autre solution que d'accepter. Ne refusez rien d'aucune façon. Le salut dans l’abandon au schéma divin.

Dieu mon père rassembla son troupeau. Nous fêtions le mystère de l’agneau pascal. Qui fut immolé cette nuit-là ? Personne. A la sortie de la messe, on monta dans la voiture. Chacun avait sa place. Le moteur s’ébroua ; quelques coups de volant, et nous surplombions la mer. L’air était doux. Je me sentais libre. Il fallait choisir son destin. Je choisis ce soir-là de devenir missionnaire dans une vision romantique du monde. Nous communions dans la croyance d’un Dieu unique, rédempteur, qui aurait conçu un grand plan où chacun jouait son rôle, si nous ne sombrions pas dans le péché.

Guy plonge en apnée alcoolique pendant tout le week-end. Par peur du changement, il s’enfonce dans des gouffres anonymes où il disparaît aux yeux du monde. L’ivresse anesthésie son humeur. L’angoisse de se trouver nez à nez avec son passé l’inonde de sueurs froides. Il s’enfile des bourbons pour mieux les gerber. Les glaçons dérivent de verre en verre. Son esprit sombre dans des rêves amers. Pourquoi rejeter la vie ? Pourquoi cette auto-flagellation moralisante ? L’alcool annihile le jugement moral dans lequel il se sent enfermé. Des remontées acides l’obligent à vomir une glaire jaune dès le matin. La sonnerie interrompt ses vomissements. L’estomac vide, il décroche le téléphone.

« Guy ?

  Oui ?

  Ma mère est morte, la nuit dernière, dans son lit, en silence. Rupture d’anévrisme. Je dois m’occuper de l’enterrement. J’ai un tas de papiers à régler…

  Avez-vous eu le temps de vous parler ?

  Non, elle est partie sans m’attendre.

  Comment ça ?

  Elle était déjà morte quand nous sommes arrivées. Une voisine m’attendait devant son cadavre pour une veillée des morts improvisée. A croire qu’elle ne voulait pas me revoir. Elle ne m’a jamais aimée.

 

  L’enterrement aura lieu dans trois jours. »

Sanglots ! Marion braille… Ses coliques ont repris depuis le matin. Mais Victoria n’en parle pas, les mots ne viennent pas, incapable d’évacuer ses propres angoisses, elle raccroche. Guy n’est d’aucune utilité, puisqu’il représente ce qu’elle repousse. Peur blanche de rencontrer la vérité.

Commentaires

Ca donne envie de lire la suite


Je me sens orpheline, supportant une amputation d’un membre fantasmé réalisée dans le mensonge. HEIN?!
Je n’ai même pas de photos, aucune image auquel me raccrocher. ( à laquelle ou auxquelles)
les lignes à l’encre bleues (bleue)
Elle ne voulait pas vous embêter d’avantages. (davantage)
― Elle m’aura tout volée (volé) , jusqu’à sa mort.

exhemis, le 2007-06-19 à 16h25

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