La lumière au plafond danse dans la chambre. Victoria
se trouve stupide… Dans le miroir, elle voit juste le reflet de son visage et
celui-ci n’exprime absolument rien. Le néant ! Le vide ! Ou quelque
chose d’approchant. Des larmes roulent sur sa joue et sa bouche se tord d’une
douleur intérieure. Elle se sent incapable d’assurer toute seule ! Elle
qui pensait être une adulte rationnelle se retrouve dans la peau d’une petite
fille. Elle n’arrête pas de chialer. Elle ne voit qu’une vieille baudruche dégonflée.
Se considérer comme une mauvaise mère ! Désire embrasser les joues froides
de la sienne, se blottir et se réconforter dans ses bras ridés. Elle s’imagine
des défauts invraisemblables. Le pire, c’est les réflexions de sa mère qui lui
reviennent sans cesse en mémoire. « Pourquoi tu m’as fait ça ! Tu ne
m’as pas assez salopé la vie ! » Sa mère lui avait raccroché au nez.
Depuis, plus de nouvelles. Cela fait moins d’un an, juste huit mois. Victoria
renifle encore une fois et sort de sa chambre.
La boîte de Kleenex vide traîne sur le lit. Les draps sont
couverts de flocons blancs, de larmes et de sang. Il y a des fleurs sur la
table de nuit, Marion dort dans son berceau. Le téléphone interrompt parfois
son vacarme intérieur. Elle ressent cette contradiction nombriliste d’avoir
donné la vie et de n’être plus qu’un épouvantail de vie qui ne contrôle rien.
Sa propre histoire ressurgit. Elle repousse son passé, mais un immense désarroi
l’engloutit. Incompréhension et contradictions des désirs. Elle voudrait
partager ce moment de bonheur, mais elle freine chacune de ses émotions. Elle
désire réparer, mais comprend qu’elle n’a toujours pas réglé son rapport à sa
propre existence. Victoria attend, se sent perdu. Elle fixe l’appareil,
décroche. Une copine lui remonte le moral. L’instinct, c’est la chute. Lambeaux de
compréhensions, vertiges de ses doutes et de ses émotions !
« J’arrête pas d’y penser. Mon père, je ne le connais
pas. Tandis que ma mère, je voudrais qu’elle soit morte ou à côté de moi. Elle
refuse de m’aimer. Je craque. Je suis une grosse conne d’avoir crûe que cela
allait lui faire quelque chose la naissance de Marion. C’est plus fort que moi,
j’ai l’impression que je me suis fait plaisir en faisant cette enfant de façon
totalement égoïste. J’ai du mal à la prendre dans les bras. J’ai l’impression
de tout faire de travers.
― T’as le baby-blues, juste le baby-blues… Ta conscience te
rend coupable et tu la mauvaise…. Je sais. C’est un mauvais jeu de mots.
― Mais, qu’est-ce que je dois faire ? Lui téléphoner et
la supplier de venir ! Je… Je désire qu’elle me reconnaisse, qu’elle me le
dise que je suis sa fille. Qu’elle m’aime juste une fois. Que juste une fois,
elle me le dise.
― Franchement, va chez ta mère quand tu seras mieux
physiquement et tire-lui les vers du nez, à la vieille ! C’est elle qui a la réponse. Et sinon,
t’as des nouvelles de ton prince charmant ?
― Je ne suis pas en état. Je m’en fiche comme de mon premier
vibromasseur. Vu. Merde, tu ne comprends franchement rien. Si j’ai fait un
enfant toute seule, c’est parce qu’on m’a toujours interdit de vivre. Ma mère
me déteste. Si elle avait pu, elle m’aurait noyée à la naissance dans un seau
d’eau froide comme un chaton. J’aurai tellement voulu qu’elle me prenne dans
ses bras, juste une fois.
― Pense à ta fille. Elle a besoin de toi. Accepte de vivre,
d’être aimée. C’est vrai autant pour ta fille que pour ton bel inconnu. Ça n’arrive
jamais ce genre d’histoire. T’as tout pour être heureuse : un bébé pour
toi toute seule et un mec quasi à tes pieds.
― Tu me fais chier. Tu ne comprends vraiment rien.»
La conversation s’arrête net. Victoria raccroche et pleure à
nouveau, la tête enfoncée dans les draps de son lit. Au menu du midi, des
spaghettis froids figés dans la sauce tomate.
La nourriture est infecte. Ça manque de sel. Essayer de se reposer, de
faire la sieste, de reprendre des forces. Feuilleter des magazines, marcher un
peu. C’est l’heure du biberon. Allaitement impossible, le lait refuse de
monter. Le corps ne peut pas diriger l’inconscient. La dépression qui ne dit
pas son nom, les médicaments sur la tablette, Victoria porte le deuil
nourricier comme un symptôme à ajouter à la liste de ses tares supposées.
En fait, elle ne supporte pas de donner le sein. Ce contact
fusionnel l’angoisse. Pourtant, pendant la grossesse, l’allaitement lui
paraissait une évidence. Un besoin, dans sa chair, qui avait peu de relation
avec une volonté rationnelle qui pèse le pour et le contre. Mais,
l’accouchement bouleversa ses prévisions. La sécheresse de la conception et le
rejet de la maternité post-natale tarirent définitivement la source de son
désir. L’obstacle est infranchissable.
Son organisation déraille. Elle qui ne perd jamais son
sang-froid. Elle qui rationalise. Domination impossible des émotions, elle se
laisse aller à ses pleurs. Une visite l’oblige à intérioriser cette souffrance
primale intolérable. Refoulée, la dépression s’écrase contre la volonté de
faire les choses comme il faut qu’elles soient. Enfant non désiré, fautive par
essence, génération sacrifiée, l’héritage pèse plus lourd que la volonté. Victoria
ne doit de victoire qu’à elle-même.
On minaude sur la bouille joufflue de Marion. On s’extasie,
on commente… Puis les copines dégainent l’appareil photo, le Caméscope, le
téléphone… La rencontre se ritualise. Trop longue. Elle imagine aimer son bout
d’chou, mais rêve de solitude, d’un havre de paix, de silence. Les infirmières
surveillent nuit et jour, le toubib consulte et diagnostique. Les calmants
soulagent.
Petites pilules de bonheur chimique, Victoria s’endort ce
soir-là dans un voile. Mais la déchirante absence révèle une blessure plus
profonde. Matin chagrin d’une femme transformée, Victoria s’imagine face à son
père refoulé, à sa mère refusée. Dans ce canevas confus de l’introspection,
elle revient à sa mère pour mieux s’en éloigner. Victoria ne possède aucun
renseignement sur son père. Quelques bribes. Tout autant, mais voulu, Marion ne
connaîtra pas le visage de son père. Du spermatozoïde dans une éprouvette
anonyme. Une éjaculation dans une cabine anonyme. Qui est-il ? Rien.
Pourtant, cette entêtante idée ne la quitte plus. Son égoïsme lui fait
horreur. Elle reproduit à l’identique
l’anonymat de la
création. Le père n’est rien qu’une semence. Rien ne s’y
attache.
Guy l’a soutenue dans une situation d’extrême faiblesse, et
cela, Victoria ne veut pas l’admettre. Pourtant, son numéro de téléphone et ses
coordonnées sont soigneusement rangés dans son agenda électronique. La fiche
d’identité intègre sa logique d’organisation maniaque. Il faut que chaque objet
soit à sa place. Guy est une fiche. Sa construction intellectuelle la pousse à
planifier chacun de ses choix de façon rationnelle. Victoria a peur de se
laisser déborder par l’inconnu. Mais il l’avait obligée à rouvrir son affectif
corseté, pièce principale de son passé. Le visage de Guy prend la place de ce
père inconnu.
Il faut bien s’y résoudre, accepter de faire un compromis
avec le danger. Victoria décroche le téléphone, tapote sur le clavier les dix
chiffres en préparant sa voix. Juste lui proposer de passer, s’excuser, le
remercier… Quoi de plus naturel ?
Le répondeur garde en mémoire son message. Elle ne fera pas
deux fois le premier pas. C’est à prendre ou à laisser. D’ailleurs, Victoria
décide de partir ce jour-là. Elle interroge la sage-femme :
« Pourrions-nous prendre rendez-vous ? J’aimerais
sortir demain en fin de matinée. Je me sens beaucoup mieux. Vous avez répondu à
toutes mes attentes. Il faut signer une décharge, n’est-ce pas ? »
Aucune complication ! La rotation des lits, la bonne
santé de Marion, le mauvais caractère de la mère, le médecin signe l’acte de
sortie. C’est sa dernière nuit dans cette clinique. Sa valise rouge attend au
pied de son lit. Les cintres pendent dans le vide et la poubelle déborde de
magazines et de publicités. Une amie
viendra la chercher dans la matinée.
La porte se referme sur une chambre blanche, clinique :
la procréation artificielle, la césarienne… Transition médicale. Elle coupe
ainsi définitivement le cordon qui l’a relie à son passé.
******
Maudit soleil ! La tête de Guy est prête à éclater. Des
fourmis grouillent dans les méandres de son cerveau. Bouche pâteuse demandant
d'urgence de l'eau. Ses vêtements traînent au pied du lit en boule. Il a dû
s'en débarrasser dans un demi-sommeil. Il s'accroche au bord du lavabo. Le
glouglou de l'eau l'apaise. S'asperger la figure à grand bruit, se masser la
nuque pendant de longues minutes, puis s'essuyer le visage. Sa gymnastique
s’arrête quand il se regarde dans la glace. Des traits rouges lézardent le cristal de
son œil. Le cachet d'aspirine se soulève et retombe, laissant des bulles
s'élever et éclater à la surface de l'eau. La préparation du café prend de
longues et lourdes minutes. Mettre de l'eau dans la cafetière, trouver les
filtres et le café… et attendre en tirant sur la clope du réveil. Le liquide
passe goutte à goutte. Une couronne métallique corsète son cerveau et l’empêche
d’avancer, de prendre la moindre initiative. Que s’est-il passé la nuit
dernière ? Il y a des trous noirs dans sa mémoire.
La mousse s’étale dans la tasse. Guy mange un peu
de pain, une façon comme une autre de caler ses vagabondages. Son œil accroche
la diode rouge du téléphone : un message ! « C'est moi. Je voulais vous
remercier. Marion est belle comme un cœur. Téléphonez-moi ou passez à la
clinique, j'ai envie de vous la présenter. Je me suis conduite comme une
imbécile. »
Il doit sortir, s'aérer l'esprit, s'oxygéner les neurones.
Le rituel du « matin » commence : kiosque, petit noir au zinc.
Les nouvelles ressemblent invariablement à celles d'hier. Un bon gros fait
divers, une famine, une guerre ou un article sur les folies boursières, au
choix, cela dépend de la
saison. Guy se plonge dans l'horoscope du
« Parisien ». Ça n'a aucun sens, mais ça permet de se rattacher à un
improbable avenir. Les deux alcooliques du quartier se racontent, une vie de zinc et d'ivresse, autour de
pastis bien tassés. Une petite vieille commande un blanc limé. Sa main tremble.
Elle baisse la tête et colle ses lèvres au rebord du verre et absorbe sa ration
du matin ; le second calme. Guy sort.
Un rêve remonte à la surface. Guy s'agite dans les dernières minutes
de son sommeil. Il se trouve sur le quai d’une gare. Sur le quai d’en face, un
enfant tient la main d’une femme, sans doute sa mère, et le regarde partir. Une
foule anonyme passe, imperméable à la vie des autres. Un inconnu juge, Guy
n'entend pas le verdict ; la justice pousse un passant sur la voie. Un train arrive en gare et l’écrase pour
repartir pour nulle part.
Un détail sert souvent de support aux souvenirs : un
bijou, des vêtements, une attitude, une voix, un regard. Non, rien de tout cela
cette fois-là. De Victoria émane cette impression de plénitude qui attire les
hommes et repousse les femmes, dans un mouvement contradictoire de jalousie et
de complicité. Evénement charnière de la vie dont le mécanisme broie Guy sous
les rouages du désir. Il refuse de l’admettre, mais Victoria lui a inoculé son
poison. Plus encore, la situation lui renvoie le reflet de sa propre vision de
la paternité : « Je n’ai jamais su regarder mon propre père en face.
Comment pourrais-je devenir l’amant et le père adopté, les deux devenant si
indissociable ? ». Cela l’enrage.
Une machine à écrire trône sur la table de son appartement.
De retour, Guy essaye d’écrire des
phrases courtes comme une liste de courses.
« Je me sens incapable de prendre les transports en
commun.
Je me sens incapable d'affronter la réalité clinique !
Je me sens incapable de me plonger dans le regard de Victoria !
J’ai peur de croiser les yeux d’un nouveau-né !
Je pense à cette femme, si fière d'avoir vécu le plus bel
instant de sa vie.
J’ai peur de… tout. »
Guy descend chez l'Arabe acheter une bouteille de whisky
avant de se tanker définitivement devant la télévision et laisser le temps
passer. Une heure dehors. Désormais les images défilent à l'écran, les bourbons
aussi. Peu à peu, la réalité s'estompe… Inexorablement, son esprit
dérive : « J'irai la voir demain… ou un autre jour ». Il végète
dans un état comateux devant les aventures du commissaire Derrick. L'ivresse
s’abîme dans le décor de la
nuit. Il ne reste devant l’écran neigeux de la télévision
qu’une viande saoule.
C’est le matin du troisième jour. Victoria pousse la porte
de son appartement. Marion dort, bien au chaud dans son couffin. Guy dégrise et
ronfle dans son lit. La ville dégorge son flot de voitures. La dépression comme
seul horizon.
Pourquoi refuser la vérité ? Cela fait trois jours que
Marion est née et il n’est toujours pas allé la voir. Sans doute par
lâcheté, parce qu’il ne considère pas cette naissance comme faisant partie de
sa vie, ou parce qu’il a peur de croiser le regard de la mère ou du nouveau-né.
Ivre mort chaque soir, sa rage n'arrive pas à s'arrêter. Son patron lui bouffe
les couilles et les billets de banque flambent. Il a une semaine d’arrêt
maladie. Se met aux abonnés absents. Son répondeur est en permanence branché.
Amoureux ? Quelle drôle d’idée !
Dans une journée, elle sortira de la clinique et il ne
pourra plus la
revoir. Wichnick, fragile fil d'Ariane, pour une rencontre
improbable sur les grands boulevards… Attirance physique ? Son ventre !
Son visage ! Ses jambes ! Sa voix ! Non, rien de tout cela.
Imprécise, balbutiante, un manque de détermination. Son sourire ? Peut-être.
Les doigts de Guy sont des moignons, sans ongles, rongés jusqu’à l’os. Il a la
frousse de se regarder dans un miroir. Ses cheveux torsadés dansent devant ses
yeux clos.
*********
« La chambre de Victoria Wichnick,
s'il vous plaît ? Elle est arrivée, il y a trois jours.
― Elle
a quitté sa chambre hier matin, indique une infirmière.
― Vous
avez ses coordonnées ? J’suis taxi et elle m’a pas payé ma course. Moi, je
veux bien rendre service, mais faut pas pousser ! Elle m’a juste donné son
nom ».
Le mensonge a toutes les apparences de la réalité. Cela oblige
à arrondir les angles. L’ordinateur sort rapidement une réponse conforme aux
attentes de Guy, même s’il sait pertinemment qu’il ne téléphonera pas à
Victoria.
Nuit noire, il attend. Le crépuscule a laissé la place aux
étoiles et aux filets de nuages. Aucun message de Victoria, la parenthèse est
close. Elle est rentrée chez elle. Il se saoule la gueule consciencieusement au
bourbon. Un vrai professionnel ! Bientôt la tremblote au petit matin. Les
murs se rapprochent au fur et à mesure. Des nausées, des relents, de maussades
envies. Qu’attendre de la vie ? Attendre que le jour se lève. Il est seul dans
un appartement déglingué. Sa santé part en lambeaux. Il refuse le suicide, interdit absolu et
entretient sa mort sur ordonnance, à petit feu, comme une ultime délivrance.
Rien ne vient. Rien ne va. Le téléphone est atone ;
sonnerie clandestine ! Il a pourtant fourni ses coordonnées à Victoria.
Quel fantasme ! Et si c'était elle, si c’était sa voix au bout du fil. Sa
voix surtout ! Si elle avait décidé de rompre ce silence, de briser le
cercle de l’isolement, de lui tendre une perche et de lui proposer un
je-ne-sais-quoi. Si elle avait encore besoin de lui, comme la première fois.
Si, si, si… La sonnerie hurle. Guy lui saute au cou. Une voix délicieusement
féminine lui propose un abonnement à une revue financière accompagné d’un
magnifique cadeau de bienvenue : un réveil de voyage fabriqué à Shanghai.
Les navets, séries B américaines, défilent à l'écran. Guy
reste amorphe devant ce fast-food télévisuel. La boulimie indigeste prend fin
quand ses yeux se plissent. Qu'importe, son lit lui tend les bras. Il est trop
tard pour espérer un appel. Victoria joue avec ses méninges, s'amuse de ses
humeurs ; Victoria qu’il ne connaît pas.
Lundi, Guy reprendra le boulot, les horaires de métro et les
habitudes du bureau. On tâchera d’oublier cette histoire en faisant place
nette. Reprendre la vie là où elle s’est arrêtée ; repartir de zéro ;
enfouir dans un tiroir le secret de son chagrin. Il faudra faire bonne figure,
rentrer dans le moule de la réussite sociale, appliquer les recettes et ne pas la ramener. Surtout,
ne pas en parler… autour de la machine à café. Inventer une histoire. Trouver
une façade attrayante.
« Eh ben, quelle tête fripée tu fais ! T’as dormi
dans le canapé ? »
Premier assaut, en s’asseyant à son bureau, qu’une quinte de
toux providentielle permet de stopper. Il se concentre sur la consultation de
sa boîte aux lettres électronique. Une perfusion de café sucré complète le
dispositif. Ses tremblements l’empêchent de taper correctement au clavier. Il
faudra passer au bar avant d’aller manger. Et finir la journée à trier des
papiers et des dossiers.
******
Cela ne s’est pas fait en une minute. L’histoire de leur
rencontre, le premier contact, le premier regard, la chaleur de leurs corps,
peau contre peau. Victoria accepte son nouveau rôle. Programmation génétique ou
instinct maternel, Marion inscrit sa relation dans un cercle d’interdépendance
où la mère opère une mutation dans sa relation au monde. Rien de congénital,
d’inné, rien d’inscrit dans ses gènes. Ses chromosomes n’ont pas bougé. Non,
Victoria a la conviction que Marion lui offre sa maternité, sans contrepartie.
Le premier bain a été capital dans cet apprentissage.
La douceur de la serviette sur sa peau de bébé, ses yeux mi-clos, ses jambes
potelées, ses mains lilliputiennes ! Victoria enfouit son nez dans la
chaleur de Marion, elle retrouve l'odeur qui les auréolait, un mélange de
liquide amniotique, de sang, d'eau salée... Pendant une heure, elle laisse sa
petite tête pelotonnée contre sa poitrine, contre son cou, contre sa joue.
Petit corps fragile endormi.
Symbiose et fusion ! La fatigue et le stress,
les bruits et les pleurs, la douleur et l’angoisse. Marion est le centre
névralgique d’une intense activité où sa mère puise sa vitalité. Elles tiennent
bon, l’une contre l’autre. Le sommeil paradoxal de leur apprentissage fait acte
de création. Elles vivent ainsi des moments de pur bonheur, mais savent l’une
et l’autre que le temps va rompre ce cordon qui les unit.
Dans l’agitation des premières semaines,
Victoria entre dans une frénésie du bien-faire. Sa cuisine s’est transformée en
laboratoire où les biberons s’alignent comme à la bataille. L’hygiène
devint une priorité. A priori, la liste qu’elle a établie fait le tour de
toutes les questions : de l’inscription aux bébés-nageurs au bouclage du
dossier « crèche »… Bref, Victoria pense dominer la situation. Un
carnet recueille toutes les évolutions du nourrisson au jour le jour. Bref,
Victoria pense être une mère parfaite.
Mais, l’analyse des faits dresse le bilan d’une jeune
femme défaite. Des cernes sous le maquillage, des crises de nerfs. Les courses
et la poussette comme un boulet ! Victoria refuse de l’admettre, Marion
l’éreinte. Elle voudrait souffler. Juste être écoutée pour se reposer. Sa mère
ne lui a pas téléphoné. L’indépendance a un coût prohibitif.
Le soir, sous les draps, elle pleure,
cachant la tristesse de ses émotions. La moindre contrariété la retourne. Elle
ressent le manque parental où ni l’un ni l’autre n’ont été présents. Vouloir
rompre avec le passé, refuser de reproduire les contraintes morales du moment,
assumer ses failles et soigner ses blessures. Sa douleur cicatrise au contact
de sa fille. Elle voudrait partager cette transmission avec celle qui l’a
portée. Mais, elle doit apprendre à faire le deuil de cette relation fantasmée.
Biberons, couches, fesses irritées, crème, sourires,
baisers, les mêmes gestes s’enchaînent pour satisfaire les besoins de Marion.
Le même petit cri bref indique invariablement son réveil. Du lit à la
poussette, du sommeil profond à la
sieste réparatrice, Victoria s’adapte au rythme de vie de son bébé. Par touches
successives, Marion inscrit sa marque, indélébile. Hurlements au cœur de la
nuit, elle empêche sa mère de sombrer, la transforme en zombie.
Les premières recherches auraient été vaines. Le père de
Victoria n’apparaissait officiellement nulle part. Pourtant sa mère connait son
identité, même si elle avait toujours refusé d’en parler. Il devait exister une
piste ou une preuve quelconque de son existence. Elle avait fouillé dans les
papiers de sa mère, épluché les courriers, ouvert les boîtes à souvenirs, les
coffres à secrets.
La naissance de Marion et les silences de sa mère ! Sa
plus grande crainte est de n’avoir pas la force d’aller jusqu’au bout de sa
quête, de n’avoir personne avec qui partager ses joies et ses craintes. La
naissance est un séisme qui oblige à fouiller la terre de ses origines.
La pluie
s’accroche aux fenêtres. Peluches et doudous, Marion commence à tenir sa
tête et observe son environnement dans un brouillard visuel. La boite à musique
l’aide à s’endormir. Depuis quelques jours, le bébé souffre de douleurs
abdominales. Il digère mal ses biberons. Grognon, irritable, il serre dans sa
main le doigt de sa mère en un geste de refus. Pleurs, Victoria cherche à le
consoler. Les explications du pédiatre ne suffisent pas à la rassurer.
« Allô, maman ?
― Qui
veux-tu que ce soit ?
― Je…
Marion n’est pas bien. Elle renvoie ses repas.
― J’y
connais rien. Demande au médecin….
― Ils
disent que ce n’est rien.
― Alors,
tu vois. Ecoute ce qu’ils disent et ne me dérange pas pour rien.
― Veux-tu
qu’on vienne te voir ?
― Ben
oui, je demande quelle tête elle a, cette petite bâtarde.
― Je vais organiser un week-end. Je viendrai dans
quelques semaines.
Rien ne peut plus lier la mère à sa fille, même la naissance
d’une nouvelle génération. Pourtant Victoria s’entête, veut l’affronter une
dernière fois.
Des filets de sang mêlés à la bile. Marion refuse
de boire son biberon. Les pleurs dévastent sa rage de hurler. Les liquides
refluent en gerbes lactescentes. L’acide gastrique racle la trachée. Marion
est un chiffon de fatigue s’agitant dans des gestes fiévreux. Pédiatre ?
SAMU ? Pompier ? Ne pas comprendre ! La coucher et la
consoler ! Ne pas savoir ! Qui contacter ? Que faire en
attendant ? Pour Marion, chaque repas est un combat où la digestion irrite
les parois de son fragile œsophage. Son instinct refuse la nourriture que lui
offre sa mère nourricière. La défiance supplante la confiance.
******
Coincé entre la platitude du quotidien et la désespérance
sans fond de l’ivresse, Guy s’abandonne à la tristesse nocturne de sa solitude.
Son imagination lui permet d’élargir sa palette de plaisirs à toutes les
impulsions endogènes du quotidien. Gestion hédoniste ou addiction compulsive,
Guy repousse l’heure de sa délivrance en flirtant avec la frontière qui sépare
son mal-être intérieur et son désir de construire un futur. Il navigue à vue.
Sa poursuite du bonheur semble vouée à l’échec. Le rêve se fracasse sur la
berge de ses illusions. Personne ne supporte le désespoir, ou alors, loin de
chez soi. Qui pourrait partager les insomnies d’un dépressif cyclothymique sans certitude
d’améliorations ?
« Allô, c'est moi... Victoria Wichnick. Je ne te
dérange pas ?
― …Mhmm.
Guy surfait sur une vague rêverie.
― Je
sais, c'est pas facile de dire ça. Mais... aujourd’hui, je me sens comme…
perdue. Je viens d’appeler le médecin. J’ai besoin d’être rassurée... En fait, je ne m’en sors pas. Marion vient de
renvoyer tout son repas. De gerber, quoi ! J’ai peur…
― Tu
veux qu’on en parle ?
― Oui !...
Non ! Juste angoissée, quoi ! Ça me prend à la gorge ! Moi, j’aime
bien quand les choses sont balisées, claires. Mais là, je me sens tellement
impuissante… J’ai pensé au jour de l’accouchement. C’était une drôle de nuit.
― Tu
veux qu’on se voit ? Je peux prendre un taxi !
― J’habite
au 16, rue Fragonard…
Code, étage, jeu de piste entre les interphones et les cours
intérieures.
― A
pied, ça sera plus rapide.
Il ne devrait pas accepter, il devrait refuser l’invitation
fermement, définitivement. C’est une histoire à se brûler davantage les ailes à
la lumière de la vie. Pas
eu le temps de réfléchir, Guy reste bouche bée dans l’attente de Victoria, de
son image maternelle dont il boit les paroles comme il suçait, lèvres
fondantes, le sein de sa mère, qui l'inondait de béatitude. La réponse
s'installe en creux. Voir Victoria et arrêter le temps. Marion peut avoir son
premier rhume, des coliques néphrétiques, ou la fièvre jaune. Il s’en fiche son
billet. Il va enfin la
revoir. Elle, son cauchemar de ces dernières semaines.
La porte s’ouvre. Son visage est blanc, la figure
décomposée, il y a un tremblement dans ses mains et une grimace aux lèvres.
Mais, rapidement, ce moment d’humanité disparaît pour laisser place à la
maîtrise de soi, froide et clinique. La parole permet de déplacer le centre de
gravité des événements et de laisser se dérouler une relation naissante.
« Le médecin est passé, mais la fièvre n’est pas
encore tombée. Ça m’a terriblement angoissé tout à l’heure. Je subis le
contre-choc.
― Qu’en
pense-t-il ?
― Des
reflux œsophagiens, sans danger, mais à surveiller. On va s’installer au salon
pour bavarder. Techniquement, l’affaire est simple ; Défaillance du
sphincter, le contenu gastrique attaque les parois intestinales. La formation
du clapet n’est pas totalement terminée. Quelques précautions et du temps
régleront naturellement le problème. Mais, ses pleurs m’arrachent des larmes
d’impuissance. ».
Victoria indique le chemin. Continue à meubler l’espace en
énonçant les causes du mal œsophagien. Elle propose un verre. Ils s’installent
dans le canapé, commencent par échanger quelques banalités. L’atmosphère se
charge peu à peu d’intimité. On s’aborde, on se jauge, on se défile, on s’approche
par la périphérie, jamais directement à l’essentiel. On inspecte la chambre de
Marion où tout semble calme, un bruit de fièvre dans la respiration. On se
sent bien, et cela est essentiel. Marion n’est plus le centre des échanges.
Pour Victoria, c’est une bouffée d’oxygène.
Sa maîtrise apparente fascine Guy. Dans ce jeu de miroir, il
se sent en sécurité, s’imagine déjà être l’homme sur lequel elle pourra
compter. Le sujet du père arrive tard dans la nuit, écrasant, comme l’ultime
étape de l’univers personnel. Guy se laisse lui-même aller à quelques
confidences.
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Ta conscience te rend coupable et tu l'a (pas la ) mauvaise