Chapitre III – Baby-blues 

La lumière au plafond danse dans la chambre. Victoria se trouve stupide… Dans le miroir, elle voit juste le reflet de son visage et celui-ci n’exprime absolument rien. Le néant ! Le vide ! Ou quelque chose d’approchant. Des larmes roulent sur sa joue et sa bouche se tord d’une douleur intérieure. Elle se sent incapable d’assurer toute seule ! Elle qui pensait être une adulte rationnelle se retrouve dans la peau d’une petite fille. Elle n’arrête pas de chialer. Elle ne voit qu’une vieille baudruche dégonflée. Se considérer comme une mauvaise mère ! Désire embrasser les joues froides de la sienne, se blottir et se réconforter dans ses bras ridés. Elle s’imagine des défauts invraisemblables. Le pire, c’est les réflexions de sa mère qui lui reviennent sans cesse en mémoire. « Pourquoi tu m’as fait ça ! Tu ne m’as pas assez salopé la vie ! » Sa mère lui avait raccroché au nez. Depuis, plus de nouvelles. Cela fait moins d’un an, juste huit mois. Victoria renifle encore une fois et sort de sa chambre.

La boîte de Kleenex vide traîne sur le lit. Les draps sont couverts de flocons blancs, de larmes et de sang. Il y a des fleurs sur la table de nuit, Marion dort dans son berceau. Le téléphone interrompt parfois son vacarme intérieur. Elle ressent cette contradiction nombriliste d’avoir donné la vie et de n’être plus qu’un épouvantail de vie qui ne contrôle rien. Sa propre histoire ressurgit. Elle repousse son passé, mais un immense désarroi l’engloutit. Incompréhension et contradictions des désirs. Elle voudrait partager ce moment de bonheur, mais elle freine chacune de ses émotions. Elle désire réparer, mais comprend qu’elle n’a toujours pas réglé son rapport à sa propre existence. Victoria attend, se sent perdu. Elle fixe l’appareil, décroche. Une copine lui remonte le moral. L’instinct, c’est la chute. Lambeaux de compréhensions, vertiges de ses doutes et de ses émotions !

« J’arrête pas d’y penser. Mon père, je ne le connais pas. Tandis que ma mère, je voudrais qu’elle soit morte ou à côté de moi. Elle refuse de m’aimer. Je craque. Je suis une grosse conne d’avoir crûe que cela allait lui faire quelque chose la naissance de Marion. C’est plus fort que moi, j’ai l’impression que je me suis fait plaisir en faisant cette enfant de façon totalement égoïste. J’ai du mal à la prendre dans les bras. J’ai l’impression de tout faire de travers.

― T’as le baby-blues, juste le baby-blues… Ta conscience te rend coupable et tu la mauvaise…. Je sais. C’est un mauvais jeu de mots.

― Mais, qu’est-ce que je dois faire ? Lui téléphoner et la supplier de venir ! Je… Je désire qu’elle me reconnaisse, qu’elle me le dise que je suis sa fille. Qu’elle m’aime juste une fois. Que juste une fois, elle me le dise. 

― Franchement, va chez ta mère quand tu seras mieux physiquement et tire-lui les vers du nez, à la vieille ! C’est elle qui a la réponse. Et sinon, t’as des nouvelles de ton prince charmant ?

― Je ne suis pas en état. Je m’en fiche comme de mon premier vibromasseur. Vu. Merde, tu ne comprends franchement rien. Si j’ai fait un enfant toute seule, c’est parce qu’on m’a toujours interdit de vivre. Ma mère me déteste. Si elle avait pu, elle m’aurait noyée à la naissance dans un seau d’eau froide comme un chaton. J’aurai tellement voulu qu’elle me prenne dans ses bras, juste une fois.

― Pense à ta fille. Elle a besoin de toi. Accepte de vivre, d’être aimée. C’est vrai autant pour ta fille que pour ton bel inconnu. Ça n’arrive jamais ce genre d’histoire. T’as tout pour être heureuse : un bébé pour toi toute seule et un mec quasi à tes pieds.

― Tu me fais chier. Tu ne comprends vraiment rien.»

La conversation s’arrête net. Victoria raccroche et pleure à nouveau, la tête enfoncée dans les draps de son lit. Au menu du midi, des spaghettis froids figés dans la sauce tomate.  La nourriture est infecte. Ça manque de sel. Essayer de se reposer, de faire la sieste, de reprendre des forces. Feuilleter des magazines, marcher un peu. C’est l’heure du biberon. Allaitement impossible, le lait refuse de monter. Le corps ne peut pas diriger l’inconscient. La dépression qui ne dit pas son nom, les médicaments sur la tablette, Victoria porte le deuil nourricier comme un symptôme à ajouter à la liste de ses tares supposées.

En fait, elle ne supporte pas de donner le sein. Ce contact fusionnel l’angoisse. Pourtant, pendant la grossesse, l’allaitement lui paraissait une évidence. Un besoin, dans sa chair, qui avait peu de relation avec une volonté rationnelle qui pèse le pour et le contre. Mais, l’accouchement bouleversa ses prévisions. La sécheresse de la conception et le rejet de la maternité post-natale tarirent définitivement la source de son désir. L’obstacle est infranchissable.

Son organisation déraille. Elle qui ne perd jamais son sang-froid. Elle qui rationalise. Domination impossible des émotions, elle se laisse aller à ses pleurs. Une visite l’oblige à intérioriser cette souffrance primale intolérable. Refoulée, la dépression s’écrase contre la volonté de faire les choses comme il faut qu’elles soient. Enfant non désiré, fautive par essence, génération sacrifiée, l’héritage pèse plus lourd que la volonté. Victoria ne doit de victoire qu’à elle-même.

On minaude sur la bouille joufflue de Marion. On s’extasie, on commente… Puis les copines dégainent l’appareil photo, le Caméscope, le téléphone… La rencontre se ritualise. Trop longue. Elle imagine aimer son bout d’chou, mais rêve de solitude, d’un havre de paix, de silence. Les infirmières surveillent nuit et jour, le toubib consulte et diagnostique. Les calmants soulagent.

Petites pilules de bonheur chimique, Victoria s’endort ce soir-là dans un voile. Mais la déchirante absence révèle une blessure plus profonde. Matin chagrin d’une femme transformée, Victoria s’imagine face à son père refoulé, à sa mère refusée. Dans ce canevas confus de l’introspection, elle revient à sa mère pour mieux s’en éloigner. Victoria ne possède aucun renseignement sur son père. Quelques bribes. Tout autant, mais voulu, Marion ne connaîtra pas le visage de son père. Du spermatozoïde dans une éprouvette anonyme. Une éjaculation dans une cabine anonyme. Qui est-il ? Rien. Pourtant, cette entêtante idée ne la quitte plus. Son égoïsme lui fait horreur.  Elle reproduit à l’identique l’anonymat de la création. Le père n’est rien qu’une semence. Rien ne s’y attache. 

Guy l’a soutenue dans une situation d’extrême faiblesse, et cela, Victoria ne veut pas l’admettre. Pourtant, son numéro de téléphone et ses coordonnées sont soigneusement rangés dans son agenda électronique. La fiche d’identité intègre sa logique d’organisation maniaque. Il faut que chaque objet soit à sa place. Guy est une fiche. Sa construction intellectuelle la pousse à planifier chacun de ses choix de façon rationnelle. Victoria a peur de se laisser déborder par l’inconnu. Mais il l’avait obligée à rouvrir son affectif corseté, pièce principale de son passé. Le visage de Guy prend la place de ce père inconnu.

Il faut bien s’y résoudre, accepter de faire un compromis avec le danger. Victoria décroche le téléphone, tapote sur le clavier les dix chiffres en préparant sa voix. Juste lui proposer de passer, s’excuser, le remercier… Quoi de plus naturel ?

Le répondeur garde en mémoire son message. Elle ne fera pas deux fois le premier pas. C’est à prendre ou à laisser. D’ailleurs, Victoria décide de partir ce jour-là. Elle interroge la sage-femme :

« Pourrions-nous prendre rendez-vous ? J’aimerais sortir demain en fin de matinée. Je me sens beaucoup mieux. Vous avez répondu à toutes mes attentes. Il faut signer une décharge, n’est-ce pas ? »

Aucune complication ! La rotation des lits, la bonne santé de Marion, le mauvais caractère de la mère, le médecin signe l’acte de sortie. C’est sa dernière nuit dans cette clinique. Sa valise rouge attend au pied de son lit. Les cintres pendent dans le vide et la poubelle déborde de magazines et de publicités.  Une amie viendra la chercher dans la matinée.

La porte se referme sur une chambre blanche, clinique : la procréation artificielle, la césarienne… Transition médicale. Elle coupe ainsi définitivement le cordon qui l’a relie à son passé.

******

 Maudit soleil ! La tête de Guy est prête à éclater. Des fourmis grouillent dans les méandres de son cerveau. Bouche pâteuse demandant d'urgence de l'eau. Ses vêtements traînent au pied du lit en boule. Il a dû s'en débarrasser dans un demi-sommeil. Il s'accroche au bord du lavabo. Le glouglou de l'eau l'apaise. S'asperger la figure à grand bruit, se masser la nuque pendant de longues minutes, puis s'essuyer le visage. Sa gymnastique s’arrête quand il se regarde dans la glace. Des traits rouges lézardent le cristal de son œil. Le cachet d'aspirine se soulève et retombe, laissant des bulles s'élever et éclater à la surface de l'eau. La préparation du café prend de longues et lourdes minutes. Mettre de l'eau dans la cafetière, trouver les filtres et le café… et attendre en tirant sur la clope du réveil. Le liquide passe goutte à goutte. Une couronne métallique corsète son cerveau et l’empêche d’avancer, de prendre la moindre initiative. Que s’est-il passé la nuit dernière ? Il y a des trous noirs dans sa mémoire.

La mousse s’étale dans la tasse. Guy mange un peu de pain, une façon comme une autre de caler ses vagabondages. Son œil accroche la diode rouge du téléphone : un message ! « C'est moi. Je voulais vous remercier. Marion est belle comme un cœur. Téléphonez-moi ou passez à la clinique, j'ai envie de vous la présenter. Je me suis conduite comme une imbécile. »

Il doit sortir, s'aérer l'esprit, s'oxygéner les neurones. Le rituel du « matin » commence : kiosque, petit noir au zinc. Les nouvelles ressemblent invariablement à celles d'hier. Un bon gros fait divers, une famine, une guerre ou un article sur les folies boursières, au choix, cela dépend de la saison. Guy se plonge dans l'horoscope du « Parisien ». Ça n'a aucun sens, mais ça permet de se rattacher à un improbable avenir. Les deux alcooliques du quartier se racontent,  une vie de zinc et d'ivresse, autour de pastis bien tassés. Une petite vieille commande un blanc limé. Sa main tremble. Elle baisse la tête et colle ses lèvres au rebord du verre et absorbe sa ration du matin ; le second calme. Guy sort.

Un rêve remonte à la surface. Guy s'agite dans les dernières minutes de son sommeil. Il se trouve sur le quai d’une gare. Sur le quai d’en face, un enfant tient la main d’une femme, sans doute sa mère, et le regarde partir. Une foule anonyme passe, imperméable à la vie des autres. Un inconnu juge, Guy n'entend pas le verdict ; la justice pousse un passant  sur la voie. Un train arrive en gare et l’écrase pour repartir pour nulle part.

Un détail sert souvent de support aux souvenirs : un bijou, des vêtements, une attitude, une voix, un regard. Non, rien de tout cela cette fois-là. De Victoria émane cette impression de plénitude qui attire les hommes et repousse les femmes, dans un mouvement contradictoire de jalousie et de complicité. Evénement charnière de la vie dont le mécanisme broie Guy sous les rouages du désir. Il refuse de l’admettre, mais Victoria lui a inoculé son poison. Plus encore, la situation lui renvoie le reflet de sa propre vision de la paternité : « Je n’ai jamais su regarder mon propre père en face. Comment pourrais-je devenir l’amant et le père adopté, les deux devenant si indissociable ? ». Cela l’enrage.

Une machine à écrire trône sur la table de son appartement. De retour, Guy essaye  d’écrire des phrases courtes comme une liste de courses.

« Je me sens incapable de prendre les transports en commun.

Je me sens incapable d'affronter la réalité clinique !

Je me sens incapable de me plonger dans le regard de Victoria !

J’ai peur de croiser les yeux d’un nouveau-né !

Je pense à cette femme, si fière d'avoir vécu le plus bel instant de sa vie.

J’ai peur de… tout. »

Guy descend chez l'Arabe acheter une bouteille de whisky avant de se tanker définitivement devant la télévision et laisser le temps passer. Une heure dehors. Désormais les images défilent à l'écran, les bourbons aussi. Peu à peu, la réalité s'estompe… Inexorablement, son esprit dérive : « J'irai la voir demain… ou un autre jour ». Il végète dans un état comateux devant les aventures du commissaire Derrick. L'ivresse s’abîme dans le décor de la nuit. Il ne reste devant l’écran neigeux de la télévision qu’une viande saoule.

C’est le matin du troisième jour. Victoria pousse la porte de son appartement. Marion dort, bien au chaud dans son couffin. Guy dégrise et ronfle dans son lit. La ville dégorge son flot de voitures. La dépression comme seul horizon.

Pourquoi refuser la vérité ? Cela fait trois jours que Marion est née et il n’est toujours pas allé la voir. Sans doute par lâcheté, parce qu’il ne considère pas cette naissance comme faisant partie de sa vie, ou parce qu’il a peur de croiser le regard de la mère ou du nouveau-né. Ivre mort chaque soir, sa rage n'arrive pas à s'arrêter. Son patron lui bouffe les couilles et les billets de banque flambent. Il a une semaine d’arrêt maladie. Se met aux abonnés absents. Son répondeur est en permanence branché. Amoureux ? Quelle drôle d’idée ! 

Dans une journée, elle sortira de la clinique et il ne pourra plus la revoir. Wichnick, fragile fil d'Ariane, pour une rencontre improbable sur les grands boulevards… Attirance physique ? Son ventre ! Son visage ! Ses jambes ! Sa voix ! Non, rien de tout cela. Imprécise, balbutiante, un manque de détermination. Son sourire ? Peut-être. Les doigts de Guy sont des moignons, sans ongles, rongés jusqu’à l’os. Il a la frousse de se regarder dans un miroir. Ses cheveux torsadés dansent devant ses yeux clos. 

*********

« La chambre de Victoria Wichnick, s'il vous plaît ? Elle est arrivée, il y a trois jours.

Elle a quitté sa chambre hier matin, indique une infirmière.

Vous avez ses coordonnées ? J’suis taxi et elle m’a pas payé ma course. Moi, je veux bien rendre service, mais faut pas pousser ! Elle m’a juste donné son nom ».

Le mensonge a toutes les apparences de la réalité. Cela oblige à arrondir les angles. L’ordinateur sort rapidement une réponse conforme aux attentes de Guy, même s’il sait pertinemment qu’il ne téléphonera pas à Victoria.

Nuit noire, il attend. Le crépuscule a laissé la place aux étoiles et aux filets de nuages. Aucun message de Victoria, la parenthèse est close. Elle est rentrée chez elle. Il se saoule la gueule consciencieusement au bourbon. Un vrai professionnel ! Bientôt la tremblote au petit matin. Les murs se rapprochent au fur et à mesure. Des nausées, des relents, de maussades envies. Qu’attendre de la vie ? Attendre que le jour se lève. Il est seul dans un appartement déglingué. Sa santé part en lambeaux.  Il refuse le suicide, interdit absolu et entretient sa mort sur ordonnance, à petit feu, comme une ultime délivrance.

Rien ne vient. Rien ne va. Le téléphone est atone ; sonnerie clandestine ! Il a pourtant fourni ses coordonnées à Victoria. Quel fantasme ! Et si c'était elle, si c’était sa voix au bout du fil. Sa voix surtout ! Si elle avait décidé de rompre ce silence, de briser le cercle de l’isolement, de lui tendre une perche et de lui proposer un je-ne-sais-quoi. Si elle avait encore besoin de lui, comme la première fois. Si, si, si… La sonnerie hurle. Guy lui saute au cou. Une voix délicieusement féminine lui propose un abonnement à une revue financière accompagné d’un magnifique cadeau de bienvenue : un réveil de voyage fabriqué à Shanghai.

Les navets, séries B américaines, défilent à l'écran. Guy reste amorphe devant ce fast-food télévisuel. La boulimie indigeste prend fin quand ses yeux se plissent. Qu'importe, son lit lui tend les bras. Il est trop tard pour espérer un appel. Victoria joue avec ses méninges, s'amuse de ses humeurs ; Victoria qu’il ne connaît pas.

Lundi, Guy reprendra le boulot, les horaires de métro et les habitudes du bureau. On tâchera d’oublier cette histoire en faisant place nette. Reprendre la vie là où elle s’est arrêtée ; repartir de zéro ; enfouir dans un tiroir le secret de son chagrin. Il faudra faire bonne figure, rentrer dans le moule de la réussite sociale, appliquer les recettes et ne pas la ramener. Surtout, ne pas en parler… autour de la machine à café. Inventer une histoire. Trouver une façade attrayante.

«  Eh ben, quelle tête fripée tu fais ! T’as dormi dans le canapé ? »

Premier assaut, en s’asseyant à son bureau, qu’une quinte de toux providentielle permet de stopper. Il se concentre sur la consultation de sa boîte aux lettres électronique. Une perfusion de café sucré complète le dispositif. Ses tremblements l’empêchent de taper correctement au clavier. Il faudra passer au bar avant d’aller manger. Et finir la journée à trier des papiers et des dossiers.

******

Cela ne s’est pas fait en une minute. L’histoire de leur rencontre, le premier contact, le premier regard, la chaleur de leurs corps, peau contre peau. Victoria accepte son nouveau rôle. Programmation génétique ou instinct maternel, Marion inscrit sa relation dans un cercle d’interdépendance où la mère opère une mutation dans sa relation au monde. Rien de congénital, d’inné, rien d’inscrit dans ses gènes. Ses chromosomes n’ont pas bougé. Non, Victoria a la conviction que Marion lui offre sa maternité, sans contrepartie.

Le premier bain a été capital dans cet apprentissage. La douceur de la serviette sur sa peau de bébé, ses yeux mi-clos, ses jambes potelées, ses mains lilliputiennes ! Victoria enfouit son nez dans la chaleur de Marion, elle retrouve l'odeur qui les auréolait, un mélange de liquide amniotique, de sang, d'eau salée... Pendant une heure, elle laisse sa petite tête pelotonnée contre sa poitrine, contre son cou, contre sa joue. Petit corps fragile endormi. 

Symbiose et fusion ! La fatigue et le stress, les bruits et les pleurs, la douleur et l’angoisse. Marion est le centre névralgique d’une intense activité où sa mère puise sa vitalité. Elles tiennent bon, l’une contre l’autre. Le sommeil paradoxal de leur apprentissage fait acte de création. Elles vivent ainsi des moments de pur bonheur, mais savent l’une et l’autre que le temps va rompre ce cordon qui les unit.

 Dans l’agitation des premières semaines, Victoria entre dans une frénésie du bien-faire. Sa cuisine s’est transformée en laboratoire où les biberons s’alignent comme à la bataille. L’hygiène devint une priorité. A priori, la liste qu’elle a établie fait le tour de toutes les questions : de l’inscription aux bébés-nageurs au bouclage du dossier « crèche »… Bref, Victoria pense dominer la situation. Un carnet recueille toutes les évolutions du nourrisson au jour le jour. Bref, Victoria pense être une mère parfaite.

Mais, l’analyse des faits dresse le bilan d’une jeune femme défaite. Des cernes sous le maquillage, des crises de nerfs. Les courses et la poussette comme un boulet ! Victoria refuse de l’admettre, Marion l’éreinte. Elle voudrait souffler. Juste être écoutée pour se reposer. Sa mère ne lui a pas téléphoné. L’indépendance a un coût prohibitif.

 Le soir, sous les draps, elle pleure, cachant la tristesse de ses émotions. La moindre contrariété la retourne. Elle ressent le manque parental où ni l’un ni l’autre n’ont été présents. Vouloir rompre avec le passé, refuser de reproduire les contraintes morales du moment, assumer ses failles et soigner ses blessures. Sa douleur cicatrise au contact de sa fille. Elle voudrait partager cette transmission avec celle qui l’a portée. Mais, elle doit apprendre à faire le deuil de cette relation fantasmée.  

Biberons, couches, fesses irritées, crème, sourires, baisers, les mêmes gestes s’enchaînent pour satisfaire les besoins de Marion. Le même petit cri bref indique invariablement son réveil. Du lit à la poussette, du sommeil profond  à la sieste réparatrice, Victoria s’adapte au rythme de vie de son bébé. Par touches successives, Marion inscrit sa marque, indélébile. Hurlements au cœur de la nuit, elle empêche sa mère de sombrer, la transforme en zombie.

Les premières recherches auraient été vaines. Le père de Victoria n’apparaissait officiellement nulle part. Pourtant sa mère connait son identité, même si elle avait toujours refusé d’en parler. Il devait exister une piste ou une preuve quelconque de son existence. Elle avait fouillé dans les papiers de sa mère, épluché les courriers, ouvert les boîtes à souvenirs, les coffres à secrets.

La naissance de Marion et les silences de sa mère ! Sa plus grande crainte est de n’avoir pas la force d’aller jusqu’au bout de sa quête, de n’avoir personne avec qui partager ses joies et ses craintes. La naissance est un séisme qui oblige à fouiller la terre de ses origines.

La pluie s’accroche aux fenêtres. Peluches et doudous, Marion commence à tenir sa tête et observe son environnement dans un brouillard visuel. La boite à musique l’aide à s’endormir. Depuis quelques jours, le bébé souffre de douleurs abdominales. Il digère mal ses biberons. Grognon, irritable, il serre dans sa main le doigt de sa mère en un geste de refus. Pleurs, Victoria cherche à le consoler. Les explications du pédiatre ne suffisent pas à la rassurer.

« Allô, maman ?

Qui veux-tu que ce soit ?

Je… Marion n’est pas bien. Elle renvoie ses repas.

J’y connais rien. Demande au médecin….

Ils disent que ce n’est rien.

Alors, tu vois. Ecoute ce qu’ils disent et ne me dérange pas pour rien.

Veux-tu qu’on vienne te voir ?

Ben oui, je demande quelle tête elle a, cette petite bâtarde.

Je  vais organiser un week-end. Je viendrai dans quelques semaines.

Rien ne peut plus lier la mère à sa fille, même la naissance d’une nouvelle génération. Pourtant Victoria s’entête, veut l’affronter une dernière fois.

Des filets de sang mêlés à la bile. Marion refuse de boire son biberon. Les pleurs dévastent sa rage de hurler. Les liquides refluent en gerbes lactescentes. L’acide gastrique racle la trachée. Marion est un chiffon de fatigue s’agitant dans des gestes fiévreux. Pédiatre ? SAMU ? Pompier ? Ne pas comprendre ! La coucher et la consoler ! Ne pas savoir ! Qui contacter ? Que faire en attendant ? Pour Marion, chaque repas est un combat où la digestion irrite les parois de son fragile œsophage. Son instinct refuse la nourriture que lui offre sa mère nourricière. La défiance supplante la confiance.

******

 Coincé entre la platitude du quotidien et la désespérance sans fond de l’ivresse, Guy s’abandonne à la tristesse nocturne de sa solitude. Son imagination lui permet d’élargir sa palette de plaisirs à toutes les impulsions endogènes du quotidien. Gestion hédoniste ou addiction compulsive, Guy repousse l’heure de sa délivrance en flirtant avec la frontière qui sépare son mal-être intérieur et son désir de construire un futur. Il navigue à vue. Sa poursuite du bonheur semble vouée à l’échec. Le rêve se fracasse sur la berge de ses illusions. Personne ne supporte le désespoir, ou alors, loin de chez soi. Qui pourrait partager les insomnies d’un dépressif cyclothymique sans certitude d’améliorations ?

« Allô, c'est moi... Victoria Wichnick. Je ne te dérange pas ?

…Mhmm. Guy surfait sur une vague rêverie.

Je sais, c'est pas facile de dire ça. Mais... aujourd’hui, je me sens comme… perdue. Je viens d’appeler le médecin. J’ai besoin d’être rassurée...  En fait, je ne m’en sors pas. Marion vient de renvoyer tout son repas. De gerber, quoi ! J’ai peur…

Tu veux qu’on en parle ?

Oui !... Non ! Juste angoissée, quoi ! Ça me prend à la gorge ! Moi, j’aime bien quand les choses sont balisées, claires. Mais là, je me sens tellement impuissante… J’ai pensé au jour de l’accouchement. C’était une drôle de nuit.

Tu veux qu’on se voit ? Je peux prendre un taxi !

J’habite au 16, rue Fragonard…

Code, étage, jeu de piste entre les interphones et les cours intérieures. 

A pied, ça sera plus rapide.

Il ne devrait pas accepter, il devrait refuser l’invitation fermement, définitivement. C’est une histoire à se brûler davantage les ailes à la lumière de la vie. Pas eu le temps de réfléchir, Guy reste bouche bée dans l’attente de Victoria, de son image maternelle dont il boit les paroles comme il suçait, lèvres fondantes, le sein de sa mère, qui l'inondait de béatitude. La réponse s'installe en creux. Voir Victoria et arrêter le temps. Marion peut avoir son premier rhume, des coliques néphrétiques, ou la fièvre jaune. Il s’en fiche son billet. Il va enfin la revoir. Elle, son cauchemar de ces dernières semaines.

La porte s’ouvre. Son visage est blanc, la figure décomposée, il y a un tremblement dans ses mains et une grimace aux lèvres. Mais, rapidement, ce moment d’humanité disparaît pour laisser place à la maîtrise de soi, froide et clinique. La parole permet de déplacer le centre de gravité des événements et de laisser se dérouler une relation naissante.

«  Le médecin est passé, mais la fièvre n’est pas encore tombée. Ça m’a terriblement angoissé tout à l’heure. Je subis le contre-choc.  

Qu’en pense-t-il ?

Des reflux œsophagiens, sans danger, mais à surveiller. On va s’installer au salon pour bavarder. Techniquement, l’affaire est simple ; Défaillance du sphincter, le contenu gastrique attaque les parois intestinales. La formation du clapet n’est pas totalement terminée. Quelques précautions et du temps régleront naturellement le problème. Mais, ses pleurs m’arrachent des larmes d’impuissance. ».

Victoria indique le chemin. Continue à meubler l’espace en énonçant les causes du mal œsophagien. Elle propose un verre. Ils s’installent dans le canapé, commencent par échanger quelques banalités. L’atmosphère se charge peu à peu d’intimité. On s’aborde, on se jauge, on se défile, on s’approche par la périphérie, jamais directement à l’essentiel. On inspecte la chambre de Marion où tout semble calme, un bruit de fièvre dans la respiration. On se sent bien, et cela est essentiel. Marion n’est plus le centre des échanges. Pour Victoria, c’est une bouffée d’oxygène.

Sa maîtrise apparente fascine Guy. Dans ce jeu de miroir, il se sent en sécurité, s’imagine déjà être l’homme sur lequel elle pourra compter. Le sujet du père arrive tard dans la nuit, écrasant, comme l’ultime étape de l’univers personnel. Guy se laisse lui-même aller à quelques confidences.

Commentaires

Un peu trop de sang, de bile et autre sécrétions à mon goût. Mais ce doit être moi qui ai envie de gentilles images avec des bons sentiments!!
Ta conscience te rend coupable et tu l'a (pas la ) mauvaise
exhemis, le 2007-06-19 à 15h31

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