Guy revenait d’un week-end à
la campagne. Cela
aurait dû se passer comme d’habitude. On croit toujours tout savoir. On croit
connaître sa famille dans les moindres détails, sur le bout des doigts. Et
pourtant, tout vous échappe. Guy pensait pouvoir s’endormir à l’ombre de ses
souvenirs. Retrouver son père et sa mère, les embrasser, être le fils attendu,
oublier Paris, rentrer dans le giron de la famille, croire en une Improbable réussite
sociale. Il pensait pouvoir s’endormir dans ses rêves illusoires. Il ne devait
rencontrer qu’un mur d’incompréhension.
La maison familiale est une ferme, reconstruite après la Grande Guerre, tout
en briques. Les granges forment une cour intérieure poussiéreuse qui conserve
encore quelques machines agricoles, mais aussi une vieille CX, des vélos
rouillés à la pelle et quelques ballots de paille en décomposition. Un rêve de
brocanteur ! Guy a joué des heures dans ces bâtiments poussiéreux et
sombres.
L’un des corps de ferme a été transformé en maison d’hôtes.
Les touristes anglais s’adonnent à la pêche dans les étangs voisins. La demeure
est en surplomb d’un grand jardin avec une vue sur la campagne environnante.
Confort bourgeois d’une notabilité installée. Le portail s’ouvre. La voiture
monte et s’arrête devant le perron. Conception s’approche et signe son fils
avant de l’embrasser. C’est la maison de Dieu. Tout au moins, il faut le
croire. La salle de réception se situe au rez-de-chaussée.
Dans le hall d’entrée, une icône de la sainte Famille fait
face à une croûte du XIXe représentant l’Annonciation. Au centre, un
christ en croix retient entre ses bras crucifiés un rameau vert. Les fêtes de
Pâques viennent de passer par là. Guy se dirige immédiatement vers la cuisine. L’endroit de
la maison où se concentrent toutes les activités. Une de ses sœurs est là. Ça
jacasse. Son mari est absent. C’est un loup. Il préfère le jardin ou bien
disparaître dans la campagne, un fusil sous le bras. Les bonnes raisons ne
manquent pas. Il supporte mal ce monde de femmes. Mais il se plie à la
tradition de la meute et de son gigot-flageolets du dimanche midi.
Guy est classé dans la catégorie des célibataires
authentiques, un rien chiant, qui ne supportent pas la contradiction. Mais
il fait un oncle qu’apprécient les neveux et nièces parce qu’il est encore un
enfant. Il ne faut pas les décevoir, alors Guy porte un masque de clown pour le
week-end. Le reste du temps se succède entre silences et banalités. Cela laisse
une place à l’autorité fantôme du père et aux espoirs déçus de la mère.
Sec et mystérieux, le père parle peu mais impose ses vues du
regard. Enveloppé dans ses habits de moralité, il refuse la polémique et assène
ses convictions en quelques mots. Personne n’ose réellement l’affronter. Père
tout puissant, il guide la
phratrie. Tout au moins, c’est ce que leurs laissent croire
ses enfants. En fait, chacun l’ignore. Tout le monde se plie aux règles de sa loi.
Mais dans son dos, personne n’y croit. Il exerce ainsi sa foi sur sa maison.
Le père n’a plus besoin d’identité, autre que spirituelle.
Orphelin, ses parents d’adoption lui ont légué éducation et patrimoine. Il gère
cet héritage en bon père de famille, et refuse du reste de s’exprimer sur ce
sujet. Sa femme soutient silencieusement sa volonté. Elle est celle qui
conserve le secret et qui ne rompt pas le serment de leur union. Ainsi vivent
les parents de Guy et de ses sœurs. Ainsi, le secret de ses origines est bien
gardé.
Chaque enfant a essayé, tour à tour, de connaître les
racines des origines du père. Mais, chacun rencontrait un mur de briques
familières assemblées avec un mortier historique. Personne ne sait réellement
ce qu’il s’est passé avant 1947, l ‘année de son adoption. Mais chacun
s’imagine une réponse. Depuis, le silence glaçant sert de trait d’union entre ses membres.
Guy s’évapore dans les chambres du premier. Il cherche un
cahier d’écolier à la couverture violette contenant des poèmes qu’il a écrits
lorsqu’il avait onze ans. Il fouille assez longtemps mais se laisse entraîner
par la découverte d’autres cahiers. Il tombe sur un écrit intime, l’histoire de
l’une de ses sœurs. Il le reconnaît aussitôt. Des petites fleurs forment des
frises sur les rebords. Il l’avait déjà lu, quand, plus jeune, il l’avait
emprunté à sa sœur pour l’asticoter. Ça avait fait des histoires. Guy l’avait
balancé du haut de l’escalier et une page s’était déchirée pendant la bagarre. On ne laisse
pas traîner ses affaires intimes dans une famille nombreuse.
Dans ce cahier, il n’y a rien que des sornettes de fille. Ça
s’épluche comme un oignon. Chaque pelure a la même saveur que la précédente. Les
pleurnicheries d’une gamine qui veut se faire consoler pour un rien. Un cœur
brisé, une émotion et le chagrin. Mais une des dernières pages sonnait
différemment, comme si les lettres avaient pourri l’une après l’autre, par un
effet de contamination. Des petites croix, ou des étoiles, entouraient la page. On ne parlait plus
du garçon qu’elle désirait sans savoir pourquoi, ni des disputes avec sa
meilleure amie, ni du débardeur rouge qu’elle s’était acheté avec son argent de
poche... Non, elle écrivait l’histoire mille fois racontée pour mieux
l’exorcisée. Elle déposait en quelques phrases l’événement qui avait secoué sa
vie d’enfant.
« Aujourd’hui, nous avons mangé chez mon oncle. Il a une
belle maison. Mais les repas sont toujours trop longs. Les grands étaient tous
dans la salle à manger à boire le café et à fumer des gros cigares qui puent
près de la cheminée.
Souvent, ils se bagarrent en parlant. Mon oncle veut toujours
avoir raison, et maman aussi. Alors je suis allé dans la chambre de mon cousin
pour lire une bande dessinée. Il en a plein sa bibliothèque. Il a même un
magnétophone et une radio. J’étais tranquille. J’avais l’impression d’être dans
un cocon, bien au chaud, à l’abri.
Mon oncle est venu pour voir ce que je faisais. Il s’est
assis à côté de moi pour parler. Et puis, il a essayé de m’embêter. Il sentait
fort. Mauvais même. Une odeur de vin et d’alcool. Il a glissé sa main sous ma
jupe. Il riait, en disant que maintenant j’étais devenu une grande fille. Sa
bouche tournait au-dessus de mon visage. Je ne pouvais plus bouger. J’avais
peur qu’il ne soit pas content. Je baissais la tête. Et puis, je lui ai
dit que quelqu’un arrivait. Il a arrêté de me toucher. Et j’ai couru pour me
cacher dans les toilettes. Le soir, j’en ai parlé à maman. Elle m’a dit que ce
n’était pas grave, qu’il ne fallait surtout pas en parler à papa. J’ai
pleuré dans mon lit parce que personne ne voulait m’écouter. Je n’en ai parlée
à personne, sauf à toi, mon journal. »
Guy connaît l’histoire. Mais, après toutes ces années, son
père n’a toujours pas été mis au courant. Guy désirait boire un grand verre de
cognac pour délier les événements et les rendre plus impalpables encore. Le bar
se trouve au rez-de-chaussée, dans le grand salon, à droite de la cheminée.. A cette
heure-là, personne ne peut le remarquer. Il suffit de boire directement au
goulot, d’un jet, et de s’installer confortablement dans le jardin.
Comme d’hab, Guy fait des allers-retours entre le buffet et
le jardin. Au moment de l’apéro, il dissimule son ivresse en dégustant un vin
cuit, silencieusement. La soirée se déroule sans incidents, dans une platitude
extrême. Toujours les mêmes questions et les mêmes conversations, en
boucle : ragots, recommandations, conseils bien-pensants.
« Avant d’entamer ce repas, faisons un bénédicité pour
remercier le ciel de ses bienfaits….. » Un silence, les têtes baissées,
chacun attend que le père finisse sa prière. Puis, la musique de la
conversation reprend.
« Et le travail, ça va ? Le gouvernement a bien
raison de remettre la France au travail. Il y a tellement de profiteurs qui
abusent du système. Encore hier, aux informations, il présentait un reportage
sur les banlieues. Les jeunes ne travaillent pas. Pourtant s’il voulait, du
boulot, il y en a.
― Toujours pas de copine ? A ton âge, il faudrait que
tu y penses. Tu te souviens de Delphine H…, elle était en classe avec toi. Elle
vient de se marier avec Jacques V…. Si
tu venais à la messe avec nous, tu pourrais rencontrer quelqu’un de bien.
― Tiens, monsieur C… est décédé. Tu sais ! Celui qui
tenait la
boucherie-chevaline. Un infarctus à 47 ans, quel
dommage ! Il avait de la bonne viande ! Pas étonnant, il buvait. A
force, il a englouti son commerce au bistrot. Sa femme n’a plus rien.
― Tu devrais surveiller davantage ton dernier. Il semble
anémique. Tu es allée voir un médecin ?
― Toi qui habite la Capitale, tu peux nous dire ce qui se
passe, ce que disent les journaux. Il paraît qu’il faut investir dans les
start-ups. Vous connaissez yahoo ? Ils font un carton à la bourse. Internet,
c’est l’avenir… ç’en est finit de la vieille économie.
― Au lieu de penser à vous enrichir, vous devriez penser au
salut de votre âme.
― Laisse la liberté à chacun de vénérer son veau d’or !
»
Il y a des sujets qu’il ne faut pas aborder à table… Quand
ses parents sont couchés, Guy pose la question à sa sœur :
« Cette après-midi je suis tombé sur ton journal
intime. Tu en as parlé au père ?
― Non,
jamais ! Pourquoi ? D’ailleurs, c’est de l’histoire ancienne. Ça sert
à rien de remuer la merde !
― Tu
as sans doute raison. D’ailleurs, c’est pas mon histoire. »
On referme les pages noircies, comme la conversation. Sa
sœur monte se coucher. Guy s’enivre d’ennui. Le sujet est clos. Mais Guy glisse
le cahier entre deux chemises blanches quand il boucle son sac. Il reprend sa voiture,
s’élance sur l’autoroute, franchit les péages les uns après les autres. Il
fonce vers la capitale, mi-stone, mi-saoul. C’était quatre heures avant
sa rencontre avec Victoria.
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C'en est fini ( sans t) de la vielle économie
dernière ligne du journal intime : je n'en ai parlé ( sans e) à personne