Chapitre II – L’œil de Caïn 

Guy revenait d’un week-end à la campagne. Cela aurait dû se passer comme d’habitude. On croit toujours tout savoir. On croit connaître sa famille dans les moindres détails, sur le bout des doigts. Et pourtant, tout vous échappe. Guy pensait pouvoir s’endormir à l’ombre de ses souvenirs. Retrouver son père et sa mère, les embrasser, être le fils attendu, oublier Paris, rentrer dans le giron de la famille, croire en une Improbable réussite sociale. Il pensait pouvoir s’endormir dans ses rêves illusoires. Il ne devait rencontrer qu’un mur d’incompréhension.

La maison familiale est une ferme, reconstruite après la Grande Guerre, tout en briques. Les granges forment une cour intérieure poussiéreuse qui conserve encore quelques machines agricoles, mais aussi une vieille CX, des vélos rouillés à la pelle et quelques ballots de paille en décomposition. Un rêve de brocanteur ! Guy a joué des heures dans ces bâtiments poussiéreux et sombres.

 L’un des corps de ferme a été transformé en maison d’hôtes. Les touristes anglais s’adonnent à la pêche dans les étangs voisins. La demeure est en surplomb d’un grand jardin avec une vue sur la campagne environnante. Confort bourgeois d’une notabilité installée. Le portail s’ouvre. La voiture monte et s’arrête devant le perron. Conception s’approche et signe son fils avant de l’embrasser. C’est la maison de Dieu. Tout au moins, il faut le croire. La salle de réception se situe au rez-de-chaussée.

Dans le hall d’entrée, une icône de la sainte Famille fait face à une croûte du XIXe représentant l’Annonciation. Au centre, un christ en croix retient entre ses bras crucifiés un rameau vert. Les fêtes de Pâques viennent de passer par là. Guy se dirige immédiatement vers la cuisine. L’endroit de la maison où se concentrent toutes les activités. Une de ses sœurs est là. Ça jacasse. Son mari est absent. C’est un loup. Il préfère le jardin ou bien disparaître dans la campagne, un fusil sous le bras. Les bonnes raisons ne manquent pas. Il supporte mal ce monde de femmes. Mais il se plie à la tradition de la meute et de son gigot-flageolets du dimanche midi.

Guy est classé dans la catégorie des célibataires authentiques, un rien chiant, qui ne supportent pas la contradiction. Mais il fait un oncle qu’apprécient les neveux et nièces parce qu’il est encore un enfant. Il ne faut pas les décevoir, alors Guy porte un masque de clown pour le week-end. Le reste du temps se succède entre silences et banalités. Cela laisse une place à l’autorité fantôme du père et aux espoirs déçus de la mère. 

Sec et mystérieux, le père parle peu mais impose ses vues du regard. Enveloppé dans ses habits de moralité, il refuse la polémique et assène ses convictions en quelques mots. Personne n’ose réellement l’affronter. Père tout puissant, il guide la phratrie. Tout au moins, c’est ce que leurs laissent croire ses enfants. En fait, chacun l’ignore. Tout le monde se plie aux règles de sa loi. Mais dans son dos, personne n’y croit. Il exerce ainsi sa foi sur sa maison.

Le père n’a plus besoin d’identité, autre que spirituelle. Orphelin, ses parents d’adoption lui ont légué éducation et patrimoine. Il gère cet héritage en bon père de famille, et refuse du reste de s’exprimer sur ce sujet. Sa femme soutient silencieusement sa volonté. Elle est celle qui conserve le secret et qui ne rompt pas le serment de leur union. Ainsi vivent les parents de Guy et de ses sœurs. Ainsi, le secret de ses origines est bien gardé.

Chaque enfant a essayé, tour à tour, de connaître les racines des origines du père. Mais, chacun rencontrait un mur de briques familières assemblées avec un mortier historique. Personne ne sait réellement ce qu’il s’est passé avant 1947, l ‘année de son adoption. Mais chacun s’imagine une réponse. Depuis, le silence glaçant  sert de trait d’union entre ses membres.

Guy s’évapore dans les chambres du premier. Il cherche un cahier d’écolier à la couverture violette contenant des poèmes qu’il a écrits lorsqu’il avait onze ans. Il fouille assez longtemps mais se laisse entraîner par la découverte d’autres cahiers. Il tombe sur un écrit intime, l’histoire de l’une de ses sœurs. Il le reconnaît aussitôt. Des petites fleurs forment des frises sur les rebords. Il l’avait déjà lu, quand, plus jeune, il l’avait emprunté à sa sœur pour l’asticoter. Ça avait fait des histoires. Guy l’avait balancé du haut de l’escalier et une page s’était déchirée pendant la bagarre. On ne laisse pas traîner ses affaires intimes dans une famille nombreuse. 

Dans ce cahier, il n’y a rien que des sornettes de fille. Ça s’épluche comme un oignon. Chaque pelure a la même saveur que la précédente. Les pleurnicheries d’une gamine qui veut se faire consoler pour un rien. Un cœur brisé, une émotion et le chagrin. Mais une des dernières pages sonnait différemment, comme si les lettres avaient pourri l’une après l’autre, par un effet de contamination. Des petites croix, ou des étoiles, entouraient la page. On ne parlait plus du garçon qu’elle désirait sans savoir pourquoi, ni des disputes avec sa meilleure amie, ni du débardeur rouge qu’elle s’était acheté avec son argent de poche... Non, elle écrivait l’histoire mille fois racontée pour mieux l’exorcisée. Elle déposait en quelques phrases l’événement qui avait secoué sa vie d’enfant. 

« Aujourd’hui, nous avons mangé chez mon oncle. Il a une belle maison. Mais les repas sont toujours trop longs. Les grands étaient tous dans la salle à manger à boire le café et à fumer des gros cigares qui puent près de la cheminée. Souvent, ils se bagarrent en parlant. Mon oncle veut toujours avoir raison, et maman aussi. Alors je suis allé dans la chambre de mon cousin pour lire une bande dessinée. Il en a plein sa bibliothèque. Il a même un magnétophone et une radio. J’étais tranquille. J’avais l’impression d’être dans un cocon, bien au chaud, à l’abri.

Mon oncle est venu pour voir ce que je faisais. Il s’est assis à côté de moi pour parler. Et puis, il a essayé de m’embêter. Il sentait fort. Mauvais même. Une odeur de vin et d’alcool. Il a glissé sa main sous ma jupe. Il riait, en disant que maintenant j’étais devenu une grande fille. Sa bouche tournait au-dessus de mon visage. Je ne pouvais plus bouger. J’avais peur qu’il ne soit pas content. Je baissais la tête. Et puis, je lui ai dit que quelqu’un arrivait. Il a arrêté de me toucher. Et j’ai couru pour me cacher dans les toilettes. Le soir, j’en ai parlé à maman. Elle m’a dit que ce n’était pas grave, qu’il ne fallait surtout pas en parler à papa. J’ai pleuré dans mon lit parce que personne ne voulait m’écouter. Je n’en ai parlée à personne, sauf à toi, mon journal. »

Guy connaît l’histoire. Mais, après toutes ces années, son père n’a toujours pas été mis au courant. Guy désirait boire un grand verre de cognac pour délier les événements et les rendre plus impalpables encore. Le bar se trouve au rez-de-chaussée, dans le grand salon, à droite de la cheminée.. A cette heure-là, personne ne peut le remarquer. Il suffit de boire directement au goulot, d’un jet, et de s’installer confortablement dans le jardin. 

Comme d’hab, Guy fait des allers-retours entre le buffet et le jardin. Au moment de l’apéro, il dissimule son ivresse en dégustant un vin cuit, silencieusement. La soirée se déroule sans incidents, dans une platitude extrême. Toujours les mêmes questions et les mêmes conversations, en boucle : ragots, recommandations, conseils bien-pensants.

« Avant d’entamer ce repas, faisons un bénédicité pour remercier le ciel de ses bienfaits….. » Un silence, les têtes baissées, chacun attend que le père finisse sa prière. Puis, la musique de la conversation reprend. 

« Et le travail, ça va ? Le gouvernement a bien raison de remettre la France au travail. Il y a tellement de profiteurs qui abusent du système. Encore hier, aux informations, il présentait un reportage sur les banlieues. Les jeunes ne travaillent pas. Pourtant s’il voulait, du boulot, il y en a.

― Toujours pas de copine ? A ton âge, il faudrait que tu y penses. Tu te souviens de Delphine H…, elle était en classe avec toi. Elle vient de se marier avec Jacques V….  Si tu venais à la messe avec nous, tu pourrais rencontrer quelqu’un de bien.

― Tiens, monsieur C… est décédé. Tu sais ! Celui qui tenait la boucherie-chevaline. Un infarctus à 47 ans, quel dommage ! Il avait de la bonne viande ! Pas étonnant, il buvait. A force, il a englouti son commerce au bistrot. Sa femme n’a plus rien.

― Tu devrais surveiller davantage ton dernier. Il semble anémique. Tu es allée voir un médecin ? 

― Toi qui habite la Capitale, tu peux nous dire ce qui se passe, ce que disent les journaux. Il paraît qu’il faut investir dans les start-ups. Vous connaissez yahoo ? Ils font un carton à la bourse. Internet, c’est l’avenir… ç’en est finit de la vieille économie.

― Au lieu de penser à vous enrichir, vous devriez penser au salut de votre âme.

― Laisse la liberté à chacun de vénérer son veau d’or ! » 

Il y a des sujets qu’il ne faut pas aborder à table… Quand ses parents sont couchés, Guy pose la question à sa sœur :

« Cette après-midi je suis tombé sur ton journal intime. Tu en as parlé au père ?

Non, jamais ! Pourquoi ? D’ailleurs, c’est de l’histoire ancienne. Ça sert à rien de remuer la merde !

Tu as sans doute raison. D’ailleurs, c’est pas mon histoire. »

On referme les pages noircies, comme la conversation. Sa sœur monte se coucher. Guy s’enivre d’ennui. Le sujet est clos. Mais Guy glisse le cahier entre deux chemises blanches quand il boucle son sac. Il reprend sa voiture, s’élance sur l’autoroute, franchit les péages les uns après les autres. Il fonce vers la capitale, mi-stone, mi-saoul. C’était quatre heures avant sa  rencontre avec Victoria.

Commentaires

Rien à dire, le style se maintient.

C'en est fini ( sans t) de la vielle économie
dernière ligne du journal intime : je n'en ai parlé ( sans e) à personne
exhemis, le 2007-06-19 à 14h49

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