Chapitre V – De profundis 

Le vent, dans les volets, annonce le début d’un orage ; les nuages se rassemblent, s’accumulent, lourds et noirs. La nuit s’installe d’un coup ; s’étend et étouffe le soleil. Les premières gouttes s’écrasent sur le sol. Marion hurle. Un éclair déchire le temps, une fraction de seconde. Un grondement sourd ébranle les murs de la maison. Victoria calme, cajole, caresse. En elle gronde un sentiment de défaite et de colère. Pourquoi doit-on supporter son héritage ? Peut-on répudier ce passé tenace ? Les orages d’été rabattent les souvenirs, comme les volets sur le mur.

Victoria dissimule son abandon en apportant à Marion une disponibilité incessante et nourricière. Elle s’enroule dans la couverture protectrice de la tendresse et de la sollicitude. Repoussant ainsi la mort de sa propre mère hors du champ de la vie. Abdiquant souvent, ­  culpabilisante situation émotionnelle elle pleure la cicatrisation désormais impossible. Ni père, ni mère, seule et abandonnée de tous, elle se réfugie dans son rôle nourricier, refusant de faire le deuil de son impuissance. Elle semble vouloir ainsi combler le vide intérieur, taisant ses sentiments face au destin, se souvenant de la froideur de sa mère. Tout cela lui rappelle son enfance quand sa mère refusait de la consoler, les soirs d’orage.

Juste lui a transmis un dossier vert olive. Il est posé sur le bureau de sa mère, encombré de vieux papiers. Victoria classe méthodiquement le courrier. Son attention est attirée par un courrier : une lettre à l’en-tête de la Deutsche Dienststelle, qui renseigne les familles à la recherche de proches qui ont appartenus à l'ex-Wehrmacht. Elle déplie la feuille et lit. « Suite à votre demande, nos services ont entrepris des recherches concernant le sergent Kurt Fuchs. Le fichier central répertorie un dossier à ce nom. (…) Il stationna pendant toute la durée de la guerre sur le territoire français en tant que traducteur interprète. En 1944, il fut incorporé à une unité combattante et affecté sur le front est. Fait prisonnier par les forces soviétiques en 1944, libéré en 1953, il fut rapatrié et soigné à l’hôpital militaire de Leipzig où il s’installa. Une copie de notre correspondance lui a été adressée.

 » Les formules de politesse, les lois sur le respect de l’anonymat, sa carrière militaire, sa vie… Victoria s’en fout, elle réalise que son grand-père est vivant ! Que le mensonge familial peut enfin cesser ! Que sa mère avait entrepris une recherche en paternité ! Elle, qui toute sa vie, avait tu ses origines de « fille de boche. »

Fébrilement, Victoria tourne les pages. Elle reconnaît l’écriture fine et nerveuse de sa mère. La page suivante est recouverte d’une graphie rigide, aux accents gothiques, difficile à décrypter. Un télégramme glisse de la pochette.

******

Face à la sonnette, Kurt Fuchs a un moment de recul. Il essuie son front ridé et dégarni, des taches de vieillesse comme dernière coquetterie. Une crainte enfantine l’envahit. L’âge n’enlève pas sa frayeur de l’inconnu. Il songe aux courriers et au télégramme envoyé deux jours auparavant, à cette conversation irréelle où il a entendu pour la première fois de sa vie la voix de sa fille. Mélodie reconnue entre mille, le vieil homme songe à Rose, à son amour pour elle, au passé, à ces moments de bonheur qui lui permirent de survivre au front, à la déportation soviétique...

La sonnette de l’entrée réveille Marion. Victoria sursaute, encore attachée à sa découverte. Elle a peur d’ouvrir la porte à un fantôme. Mais elle se précipite dans le vestibule dans une indicible attente. L’air frais venant de l’extérieur lui permet de reprendre sa respiration. Sa main tremblante tient le télégramme annonçant son arrivée. Une seconde d’éternité ! Kurt croit se tenir face à celle qu’il a toujours aimée et attendue. Sourire, Victoria se laisse tomber dans ses bras comme pour sentir l’essence de son être. Marion les rappelle à la réalité en hurlant de faim.

« Il faut que je vous présente votre arrière-petite-fille. Entrez !

  Excusez-moi, bitte ! Cela fait longtemps que je n’ai pas parlé votre langue, explique Kurt, dans un français parfait avec un léger accent guttural. »

D’origine huguenote, la famille avait conservé la tradition d’étudier le français  comme langue maternelle. Emus jusqu’aux larmes, ils tentent, tous les deux, de dissimuler leurs sentiments derrière les convenances. Victoria l’installe dans le fauteuil préféré de sa mère et prépare un biberon et du thé. L’annonce du décès frappe au cœur le vieux soldat. Il baisse la garde, pleurant comme un enfant.

Main dans la main, Victoria et Kurt se recueillent devant la tombe fleurie où reposent côte à côte mère et fille. Victoria se réconcilie avec les hommes. Une partie d’elle-même repose auprès de ces mères. Quant à Kurt, il tourne la page de son histoire bouleversée. Son unique amour est là, à ses pieds. Une tendresse infinie enrichit le sol retourné. Ils se promènent le long de la plage et il lui montre le lieu où Rose et lui se sont embrassés la première fois. Un air de printemps emplit leurs poumons.

******

Guy tremble comme une feuille. L’effet du manque ! Ses mains moites préparent un café arrosé, seul moyen de le calmer. Il essaie de se raisonner, mais les émotions l’envahissent. Il replonge dans son passé. Claustrophobie. Les murs se rapprochent dangereusement. Cerné, il faut vomir pour mieux boire. L’un lave l’autre. Victoria est loin, si loin. Présente, chaque jour un peu plus, elle enterre son passé, il déterre le sien…Ça donne soif dès le matin. Journée entrecoupée de réveils et d’écriture. Ses jours de vacances titubent entre les ordonnances de la Sécurité sociale et les lettres de menace du bureau. L’ivresse matinale ravive les souvenirs de la nuit, comme les senteurs du paradis perdu, inconsistant.

******

 La chapelle, comme un ventre de femme, me réconfortait. Douce matrice où flottaient musique et encens. Les grains de buis roulaient entre mes doigts, dix   Je vous salue Marie  pour un  Notre Père ! L’heure du chapelet s’égrenait dans une mélopée hypnotique. A l’abri du monde, je m’imprégnais des psaumes et des écrits du livre des livres. Silencieusement, je marchais sous les arbres centenaires du parc. La prière des enfants serait toute puissante sur le cœur de Dieu.

Dans ce domaine, en dehors du monde, des parents se ressourçaient pendant que leurs enfants absorbaient, tels des buvards de couleur, les principes de la vraie foi. Sentiment d’appartenir à une avant-garde bien pensante qui attend l’arrivée du Sauveur. Nous étions dans un foyer religieux où la télévision, les journaux, la radio représentaient les symboles du mensonge terrestre. Tournés vers le Très - Haut, nous étions persuadés d’apporter une réponse universelle aux maux de la Terre.

Ici, des sœurs guidèrent mes premiers pas sur le chemin de la spiritualité et de l’amour. Elles façonnèrent mon cœur et mon esprit pour bénir chaque instant de la vie. Guerres, épidémies, faim, rage et choléra, la prière transcendait les maux et les morts. Les chants nous enveloppaient d’une réconfortante quiétude. Nous étions dans la vérité. 

« N'aimez pas le monde, ni ce qui est dans le monde. Si quelqu'un aime le monde, l'amour du Père n'est pas en lui, puisque tout ce qui est dans le monde-la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, et la confiance orgueilleuse dans les biens ne provient pas du Père, mais provient du monde. Or le monde passe, lui et sa convoitise ; mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure à jamais. (…)»

«  (…) Je ne vous ai pas écrit que vous ne savez pas la vérité, mais que vous la savez et que rien de ce qui est mensonge ne provient de la vérité. Qui est le menteur, sinon celui qui nie que Jésus est le Christ ? Voilà l'antéchrist, celui qui nie le Père et le Fils. Quiconque nie le Fils n'a pas non plus le Père ; qui confesse le Fils a le Père, aussi (…). » - 1 Jean 2/14-27

« Je remontais vers l’autel, afin de recevoir pour la première fois la communion et de partager avec le reste de la communauté la célébration de l’eucharistie. Il m’était désormais interdit de renier ma foi, mais je ressentais l’allégresse de sacrifier ma vie à la promesse de mes parents. Je serai soldat de Dieu, au nom de l’onction que j’ai reçue depuis le jour de l’alliance entre ma mère et Dieu.  Je me préparais à sortir du monde heureux de l’enfance pour me tourner résolument vers les épreuves de la vie et affronter le monde. 

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