Victoria dissimule son abandon en apportant à Marion une
disponibilité incessante et nourricière. Elle s’enroule dans la couverture
protectrice de la tendresse et de
Juste lui a transmis un dossier vert olive. Il est posé sur
le bureau de sa mère, encombré de vieux papiers. Victoria classe méthodiquement
le courrier. Son attention est attirée par un courrier : une lettre à
l’en-tête de
» Les formules de politesse,
les lois sur le respect de l’anonymat, sa carrière militaire, sa vie… Victoria
s’en fout, elle réalise que son grand-père est vivant ! Que le mensonge
familial peut enfin cesser ! Que sa mère avait entrepris une recherche en
paternité ! Elle, qui toute sa vie, avait tu ses origines de « fille
de boche. »
Fébrilement, Victoria tourne les pages. Elle reconnaît l’écriture fine et nerveuse de sa mère. La page suivante est recouverte d’une graphie rigide, aux accents gothiques, difficile à décrypter. Un télégramme glisse de la pochette.
******
La sonnette de l’entrée réveille Marion. Victoria sursaute, encore attachée à sa découverte. Elle a peur d’ouvrir la porte à un fantôme. Mais elle se précipite dans le vestibule dans une indicible attente. L’air frais venant de l’extérieur lui permet de reprendre sa respiration. Sa main tremblante tient le télégramme annonçant son arrivée. Une seconde d’éternité ! Kurt croit se tenir face à celle qu’il a toujours aimée et attendue. Sourire, Victoria se laisse tomber dans ses bras comme pour sentir l’essence de son être. Marion les rappelle à la réalité en hurlant de faim.
« Il faut que je vous présente votre arrière-petite-fille. Entrez !
― Excusez-moi, bitte ! Cela fait longtemps que je n’ai pas parlé votre langue, explique Kurt, dans un français parfait avec un léger accent guttural. »
Main dans la main, Victoria et Kurt se recueillent devant la tombe fleurie où reposent côte à côte mère et fille. Victoria se réconcilie avec les hommes. Une partie d’elle-même repose auprès de ces mères. Quant à Kurt, il tourne la page de son histoire bouleversée. Son unique amour est là, à ses pieds. Une tendresse infinie enrichit le sol retourné. Ils se promènent le long de la plage et il lui montre le lieu où Rose et lui se sont embrassés la première fois. Un air de printemps emplit leurs poumons.
******
Guy tremble comme une feuille. L’effet du manque ! Ses mains moites préparent un café arrosé, seul moyen de le calmer. Il essaie de se raisonner, mais les émotions l’envahissent. Il replonge dans son passé. Claustrophobie. Les murs se rapprochent dangereusement. Cerné, il faut vomir pour mieux boire. L’un lave l’autre. Victoria est loin, si loin. Présente, chaque jour un peu plus, elle enterre son passé, il déterre le sien…Ça donne soif dès le matin. Journée entrecoupée de réveils et d’écriture. Ses jours de vacances titubent entre les ordonnances de la Sécurité sociale et les lettres de menace du bureau. L’ivresse matinale ravive les souvenirs de la nuit, comme les senteurs du paradis perdu, inconsistant.
******
La chapelle, comme un ventre de femme, me
réconfortait. Douce matrice où flottaient musique et encens. Les grains de buis
roulaient entre mes doigts, dix Je vous salue Marie pour
un Notre Père !
L’heure du chapelet s’égrenait dans une mélopée hypnotique. A l’abri du monde,
je m’imprégnais des psaumes et des écrits du livre des livres. Silencieusement,
je marchais sous les arbres centenaires du parc. La prière des enfants serait
toute puissante sur le cœur de Dieu.
Dans ce domaine, en
dehors du monde, des parents se ressourçaient pendant que leurs enfants
absorbaient, tels des buvards de couleur, les principes de la vraie foi.
Sentiment d’appartenir à une avant-garde bien pensante qui attend l’arrivée du
Sauveur. Nous étions dans un foyer religieux où la télévision, les journaux, la
radio représentaient les symboles du mensonge terrestre. Tournés vers le Très -
Haut, nous étions persuadés d’apporter une réponse universelle aux maux de la
Terre.
Ici, des sœurs
guidèrent mes premiers pas sur le chemin de la spiritualité et de l’amour.
Elles façonnèrent mon cœur et mon esprit pour bénir chaque instant de
« N'aimez pas le
monde, ni ce qui est dans le monde. Si quelqu'un aime le monde, l'amour du Père
n'est pas en lui, puisque tout ce qui est dans le monde-la convoitise de la
chair, la convoitise des yeux, et la confiance orgueilleuse dans les biens ne
provient pas du Père, mais provient du monde. Or le monde passe, lui et sa
convoitise ; mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure à
jamais. (…)»
« (…) Je ne vous
ai pas écrit que vous ne savez pas la vérité, mais que vous la savez et que
rien de ce qui est mensonge ne provient de
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