L’invitation au mariage de Clotilde, une cousine éloignée, a
été l’occasion pour Conception de rencontrer Victoria. La salle des fêtes se
trouva au milieu d’une forêt de la Bourgogne, froide et noire. Etrange
sentiment. Pour s’y rendre, Victoria et Guy dépassent un monastère cistercien
où a lieu la cérémonie. Ils
ont l’impression de tourner en rond. Les arbres centenaires semblent leur
barrer la route, leur interdire le passage. Victoria laisse vagabonder son
imagination au gré du ruban d’asphalte. Marion dort à l’arrière, sanglée dans
son siège bébé. Guy garde le silence. Le bruit du moteur berce leurs
réflexions. Puis il faut se frayer un chemin pour rejoindre les mariés. Quand
ils arrivent, les convives sont déjà à table et forment une joyeuse bande
bavarde.
On fait les présentations, cela dure des heures, trop de
têtes nouvelles. Les parents de Guy s’installent à la table de leur fils. Les
discussions dérapent toujours. Il y a un secret. Guy le voit bien. Il faut le cacher,
se protéger du secret. Son oncle rie et plaisante, sachant que le secret ne
sera jamais révélé. Il parade de table en table, aimable et sociable. Il n’a
pas sa tête de diable. Puisque le secret sera à tout jamais préservé. Mais Guy
a croisé le diable, alors il peut parler du secret de la famille qui tétanise chacun
d’entre eux. C’est le secret de l’inceste, essentiel et complexe. Il y en a
plusieurs dans la salle. Ce
sont ceux qui abusent et usent de leur autorité pour assouvir des pulsions
mortelles comme un malade alcoolique, un toxicomane névropathe. Ils ont de
nombreux visages et nous dévisagent sans embarras. Ce sont les secrets de
famille qui circulent de table en table.
Dieu n’était pas apparu ce jour-là. Il restait une planche
de salut où il est possible de revivre. Le père n’a rien vu, la mère ne rien
dit. Il faut exprimer une dernière prière. « Au nom du père, du fils et du sain
d’esprit, je pense que, désormais, nous pouvons nous séparer. »
-
Viens de mon côté, c’est la
vie », me lance Victoria.
******
Il s’appelait
Philippe. Ce fut mon premier ami. C’était le jour de la rentrée. J’ai franchi la porte la rage au ventre. Nous
étions en septembre et les peupliers jaunissaient sous le soleil. A la
différence de l’année précédente, je connaissais le système. J’avais mis une
année à comprendre qu’il fallait accepter son sort et plier l’échine, que la
moindre faiblesse était fatale, qu’il fallait se fondre dans la masse.
Mais non, en fait,
tout était différent. Les amis que je décrivais l’année précédente n’existaient
plus. Non, l’année précédente s’était construite sur le silence et la solitude. J’avais reçu des coups et je n’avais personne
à qui en parler. Non, absolument personne. Ni à mes sœurs, ni à mes parents, ni
à un ami ! Non, cette année-là, il n’y avait que quatre murs et un caillou
brisant une fenêtre. J’ai vécu chaque seconde comme une punition. Je n’avais
plus confiance en quiconque. L’ironie comme seule arme et la lecture comme seul
refuge. On peut toujours se rêver écrivain, il faut d’abord apprendre à se
parler pour pouvoir écrire les premiers mots. C’est pour cela que je ne pouvais
en parler, parce que l’année était terminée et qu’une nouvelle commençait. J’ai
retrouvé les feuilles volantes où j’avais écrit des poèmes à cette période. Ils
parlent de femmes et d’amour. C’est enfantin, mais ils m’ont touché par leur
désarmante sincérité. Je n’ose pourtant pas encore les montrer.
Les cheveux noirs, mal
peigné, mal fagoté, Philippe s’était assis à côté de moi pendant la première
heure de cours. Ça a été très vite comme quelque chose qui allait de soi. Il
était externe. Quand on est pensionnaire et que votre seul véritable ami habite
dehors, on attend le début des classes et de nouveau le soir. Le mercredi
après-midi dure plus longtemps encore. Alors on passe son temps à attendre.
Mais, au contraire, Philippe m’offrit un sésame pour sortir de la prison. Il m’invitait le mercredi après-midi. Parfois,
je dormais chez lui et me réveillais avec délice en songeant à la confiture de
groseille qui attendait sur la table. C’était mes madeleines de la semaine, comme
un plaisir volé. C’était sa mère qui signait mes bons de sortie et qui
cuisinait les confitures. J’avais trouvé une famille qui fut ma bulle de
bonheur. Philippe était mon oxygène puisqu’il était mon meilleur ami. Bien sûr,
il y avait toute une bande de copains, mais aucun visage ne me reste à
l’esprit.
Il y eut un mariage et
un enterrement cette année-là. Notre principale, le professeur d’anglais, nous
fit la surprise. Toute la classe fut invitée. Sur la route, nos vélos formaient un serpent
mécanique qui traversait les champs. Il faisait chaud. Le soleil était à son
zénith, on distinguait des nappes de chaleur qui se formaient au-dessus de
l’asphalte. C’était une petite église de village. Des tables étaient dressées
dans un pré, tous les habitants du village devaient être présents. Nous étions
derrière la grange à boire du mousseux comme les grands et à faire exploser des
pétards comme des enfants.
J’avais volé deux
bouteilles fraîches pour apaiser ma soif. La chaleur et l’alcool me montaient à
la
tête. J’euphorisais,
je titubais et souriais de plaisir, dans une joie extatique. Mes fous rires
m’empêchaient de conduire convenablement mon vélo. Je tombais et me relevais.
J’étais ivre et personne ne me grondait. Le professeur de musique accrocha le
vélo sur sa galerie et me déposa chez Philippe. J’ai trouvé l’entrée de sa
cabane par hasard. Les autres arrivèrent plus tard alors que je dormais à
poings fermés. J’ai gerbé en me tenant le ventre. C’était une bouille de
brioches roses.
Un accident cardiaque
aussi ! Un pensionnaire a dû fermer lui-même les yeux de son père. Ils
travaillaient ensemble dans les champs au moment du malaise. Entre deux rangées
de betteraves, les bottes dans la glaise, il a crié et hurlé avant de pouvoir
bouger, avant de pouvoir reposer le corps de son père sans vie. Ils ont eu
juste le temps de se donner rendez-vous pour un ailleurs. La même semaine, mon
professeur d’histoire m’annonça que j’allais devoir quitter la pension. J’ai failli l’embrasser. Mon père était au
chômage, il ne pouvait plus payer. La plus belle nouvelle de ma vie ! Je
perdais un ami, mais je gagnais la liberté. Même si cette liberté ressemblait à la prison
que j’allais quitter.
Je me suis laissé
dériver… jusqu’à aujourd’hui. Sans volonté d’aller gratter, sans désir
d’ouvrir et de nettoyer la plaie. Les souvenirs s’estompent, mais pénètrent plus
profondément dans les rêves. C’était des cauchemars qui me hantaient, où
suintait la peur. Mais
maintenant mes nuits avec toi, Victoria, me font rêver. Cela me donne le repos
qui construit. Au réveil, quand je te vois nue sous les draps, je laisse aller
mon regard à même ta peau. Je pense à Marion, pour vérifier si elle dort. Je
souris et me lève heureux. Ce serait de
l’amour ou quelque chose qui y ressemble.
********
Josué et Kurt discutèrent un long moment en remontant la plage. Guy les attendait sur le
rebord de la jetée. La
distance lui permettait de se rapprocher d’eux, tout en les laissant à
l’intimité de leurs souvenirs. Cela avait commencé au dîner. Pas comme on
pouvait s’y attendre. Josué commença avec la guerre d’Algérie. Personne ne
pensait aborder un tel sujet, mais l’actualité provoque souvent les
conversations. Il parla de son expérience de soldat. Pas de tortures, ni de
corvée de bois, mais de culpabilité. La culpabilité collective s’attaque en
premier chef aux individus attachés à une morale. Cela les brise de l’intérieur
et ensuite, on ne peut rien réparer. Le souvenir coupable suffit. Kurt changea
habilement le cours de la conversation pour pouvoir mieux la reprendre sur la plage. Face à l’océan, les deux
hommes se sont raconté leur guerre intérieure. Le sable recouvre leurs pas.
Derrière eux s’effacent les événements d’une vie. L’honneur et le devoir n’ont
plus beaucoup de sens. Les deux hommes peuvent désormais regarder l’avenir en
face. Quand Guy les rejoignit, leurs visages respiraient la sérénité.
Le père de Guy commence à entonner le kaddish, la prière des
orphelins. Kurt, silencieux, se dresse à ses côtés, appuyé sur sa canne au
pommeau d’argent. Ce sera sa dernière sortie. Guy ferme les yeux et sent à
pleines narines le ressac de l’océan et ses effluves odorants. Derrière, à
quelques centaines de mètres, sombre dans les dunes de sable un blockhaus à
l’armature rouillée, vestige du mur de l’Atlantique. La mélopée s’élève et
disparaît sous le refrain marin. Ils sont trois sur la plage, à quelques
centimètres de la vague qui s’étale. Ils regardent l’horizon, acceptent leur
passé. L’océan comme dernier refuge pour pleurer ses morts. Josué pleura. Le
chant cessa. Des mouettes claquèrent du bec. La nature reprit ses droits. La
main de Guy glissa dans la sienne.
Ils étaient enfin en paix avec eux-mêmes.
« Guy, quand est-ce que tu nous fais un petit
garçon ?
-
J’attendais que tu me le
demandes ! Même si je n’ai pas besoin de ton autorisation.
-
Kurt m’a invité à faire un
pèlerinage en Allemagne et en Pologne. Qu’en penses-tu ?
-
Kurt a une énergie incroyable, une
santé de fer. Il appartient à la catégorie des increvables. Tu risques d’y
laisser ta peau. »
Ils se mirent à rire. Le vent chassa quelques nuages et le
ciel changea d’aspect. Quelques minutes de soleil. Ils remontèrent à quai et
passèrent l’après-midi au café. A leur retour, Conception gronda son mari.
Victoria s’en amusa et Marion grogna de faim. C’était l’heure du biberon.
*******
L’église était aussi
sale qu’une porcherie. Mais personne ne l’avait remarqué. Puisque chacun
s’appliquait à baisser les yeux dans la prière.
Dieu n’est
peut-être pas mort. J’ai simplement détourné le cours de mon destin en refusant
de me soumettre à la loi divine. Les
hommes, eux, cachent le scandale que chacun connaît, mais que personne ne veut
dénoncer.
Dois-je me réconcilier
avec Dieu ? Ou dois-je condamner à jamais un doute quant à son projet ! Je ne sais pas. Il
paraît invraisemblable de nier la force spirituelle que m’ont confiée mes
parents. Cette vie spirituelle intérieure existe et m’a permis de
survivre. Mais, aujourd’hui, l’important,
c’est de vivre ma propre existence.
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