Et Dieu créa la femme 

Les lampadaires griffent le sol de leurs halos blanchâtres. Le bruit du moteur couvre le ronronnement de la radio. Une main au volant, fenêtre ouverte, Guy  grille un cône de marijuana, avalant la fumée comme le bitume, perdu dans ses pensées. L’alcool circule en boucle dans ses veines bleues, brûlantes. Les voitures s’enfilent sur le périphérique. Le rythme cardiaque de la machine urbaine pulse en tous sens dans une surdose de stress. Doubler, coincer son pied sur l’accélérateur et accompagner les yeux l’aiguille du tableau de bord. Il n’y a aucun danger. Juste accélérer et suivre les traces du conducteur précédent. La voiture de Guy est une poubelle qui ne dépasse jamais les 130 au compteur. Mais sur ce circuit, on peut jouer à se faire peur. 

Retour de province, les souvenirs du week-end s’évaporent. La ville aspire les voitures. La digestion du dîner familial est indigeste et nauséeuse. Pourquoi n’avoir rien dit ? La tentation était forte de leur hurler aux visages. Il avait attendu pendant tout le repas. Mais sa sœur restait muette. Il aurait voulu prendre la parole. Mais il ne s’en sentait pas le courage, ni la légitimité. L’occasion ne se représenterait pas. Le secret doit rester là où il est, dans les pages d’un cahier d’écoliers.

La voiture s’accroche aux fesses d’un poids lourd porte de Clichy. Le suicide accidentel n’aura pas lieu en cette nuit légère de mai. Le manège nocturne arrive à son terme ; dans quelques rues, il faudra chercher le sommeil en engloutissant quelques verres avant de définitivement sombrer. L’échangeur est vide. Brusque accélération, le véhicule s’engage à gauche du carrefour, remonte la rue Fragonard, puis prend la petite rue de la Jonquière. Il faut souvent tourner avant de trouver à se garer.

 Le regard visqueux, Guy agit par automatisme dans un brouillard toxicomaniaque et se parle à lui-même.  « Allons, courage, vieux con !  Sors cette idée de ta tête. Des bières et un lit t’attendent. » L'odeur du bitume s'accroche aux pneus. Le visage grave et blanc, il force nerveusement les vitesses. « Pas de temps à perdre ! Un jour, il faudra bien vider son sac. » Fermer les yeux, sentir les courants d’air et le ronronnement du moteur. Son esprit vagabonde en queue de poisson. Sa mâchoire lui fait mal et sa respiration s’accélère rattrapant le sifflement irrégulier de ses alvéoles pulmonaires.

Au bout de la rue, une femme, le dos courbé, titube, les bras en tenailles. Brune, la coupe au carré, elle semble prête à s'effondrer. Sale état ! Un instant, elle se tient au lampadaire. Elle louvoie, reprend son souffle en s’appuyant à un mur, avant de se diriger vers un banc public. Cette fille va finir la nuit à la belle étoile. Sur le trottoir, quelques prostituées retapent le client. Ralentir, garder le contrôle… Non, elle change de direction et s’élance sur la chaussée. Juste le temps de freiner et de voir une masse informe sous les plis du manteau. Son ivresse disparaît sous le choc. Il ne reste que l’amertume du plaisir. La voiture ne l’a pas touchée. Aucun choc, aucun hurlement, aucun mouvement. Guy ouvre la portière et inspecte les dégâts. Les pinceaux des phares encadrent la femme. A genou, ses mains sur le capot, elle respire à grands jets réguliers. Un profil dans la nuit en ombre chinoise.

Une esquisse de sourire, un petit nez en trompette, un visage triangulaire. Son ventre est une outre gonflée. Elle se tourne et le déshabille du regard. Guy la dévisage et ses yeux glissent vers le bas, vers la chaussée, vers ses pieds. Elle est enceinte. Pourquoi leur échange s'ancre-t-il aussi profondément ?

 « Emmenez-moi à l’hosto. J’ai perdu les eaux. Les contractions se font de plus en plus fortes. Je ne vais pas tenir longtemps. »

L'angoisse le paralyse. Sa langue pâteuse refuse obstinément de délier ses lèvres, de forcer un passage pour répondre. La supplique devient supplice. Avant tout, il faut rassurer. Le portable à la main, l'urgence crée le réflexe. Guy est incapable de reprendre le volant. Sa tête résonne. Une barre de douleur traverse son crâne. 

« ­Calmez-vous. J’appelle un taxi ! Je ne suis pas en état de conduire.

Merci. J’habite à côté. Je m’appelle Wichnick, Victoria Wichnick...

Guy ! Marmonna-t-il. Guy . » 

Cette femme lui fait peur. Guy voit en elle son incapacité à aimer, à porter et à enfanter sa paternité refoulée. Pourtant, il ne peut s’empêcher d’imaginer quel plaisir ce serait de la tenir dans ses bras. Mais, ivre, abruti par la route, il n’espère qu’une chose. Boire un dernier demi au café d’à côté et respirer enfin.

« Allô ! Il me faut d’urgence un taxi à l’angle de la rue de Fragonard et de la porte de Clichy. » Une musique d’attente, puis une voix nasillarde répond à son appel. Message enregistré. Il faut attendre un bon quart d'heure. Guy ne peut pas tromper l’ennemi et filer à l'anglaise. Il doit s’occuper de la fille. Seule, sur un banc, elle attend. Elle l'attend ? On peut se bercer d’illusion.

« Que faire d'autre ? Etre à ses côtés ! Patienter en guettant l'arrivée du tacot ? Toujours absents quand il faut ceux-là ! » Guy se pose, sans mot dire, en se maudissant intérieurement, sur les planches vertes d’un banc public, délavées par la pluie. Le lampadaire jette une mare de lumière. Ils sont seuls au monde. Guy épie son regard en coin, tâchant de surprendre une demande, une adresse, un guide. « Faut-il prévenir quelqu'un ? L'hôpital, un proche, un ami, son ami, son mari ? » Les mots tournent en boucle. Maudit manège de la pensée, qui ne supporte ni les silences, ni les monologues. A-t-elle besoin d'une main, d'une phrase pour la soutenir dans son attente ? Guy se sent démuni, inutile. Son imagination vient de déposer un préavis de grève, sans crier gare. 

« Rassurez-vous, la clinique est prévenue, explique-t-elle en se caressant le ventre. Elle peut attendre encore une heure. Je le sens. Rentrez chez vous ! »

Elle dit tout cela en souriant, avec un calme inquiétant. Tout semble organisé. Soudain, elle domine la situation, c’est une évidence. Une valise au cuir rouge est posée entre ses jambes. La chose est entendue. Elle n'a besoin ni de lui, ni de personne… Juste d'un taxi. Pourtant, son sourire se fige durement. Une lubie de son imagination, l'enfant doit tambouriner à la porte, piaffant d'impatience. Sérénité de façade, calme apparent, elle cache sa douleur, l'angoisse de l'accouchement, dans les tréfonds de sa chair. Obstacle qu’elle seule peut franchir. Guy aurait voulu étrangler cette impassible sérénité. Son malaise irrigue son corps. Ses mains tremblent légèrement. Il joue nerveusement avec ses doigts. Victoria lance la conversation. 

« Je suis allée en Hollande dans une clinique spécialisée… insémination artificielle. C'est bête, non ? Ou très mode ! C’st selon. , dit-elle en le fixant..

Quelquefois, on n’a pas le choix.

Je ne veux rien devoir à personne. Surtout aux hommes. Ils ne savent pas assumer leurs actes. »

Un blanc s’installe dans la nuit d’encre. Guy ne dit rien. Quelques voitures passent au loin. Le boulevard semble désert.

« Vous  n’approuvez pas, n’est-ce pas ? » 

Avait-elle besoin de se justifier ? Guy hoche la tête de bas en haut, sans desserrer les dents, afin de ne pas avoir à répondre. On juge si souvent à tort et à raison…

« Pourriez-vous venir avec moi jusqu'à la clinique? C'est la première fois, et je… J’ai peur de perdre le contrôle. » 

Encore une fois, elle change d’avis. Accoucher seule ou accompagnée, elle ne sait plus ce qu’elle veut. Les réflexions se suivent et s’abattent en silence. « Pourquoi elle ? Tout cela n'a pas de sens. » Il déteste cette femme. Il hait ce ventre énorme, prêt à exploser, cette baleine échouée sur la banquise du périphérique. Une voiture ralentit ; un conducteur baisse sa vitre et demande les tarifs.

« Va te faire foutre, gros porc ! »

L’humeur s’échappe, bouillonnant comme le lait sur le feu. Victoria se lève et lance sa valise sur la voiture.

« Connard ! Putain, les mecs sont tous pareil.

Le taxi ne devrait pas tarder. » 

Cet arrondi dans le visage peut-être. La fermeté de sa voix qui grince pour reprendre son souffle, ses courbes généreuses. Ses frustrations existentielles s’accommoderaient volontiers d’une femme intouchable. Elle taquine sa curiosité ; cela le rend encore plus furieux, impuissant. « Accompagnez-moi jusqu'au taxi. Après je me débrouillerai, lui lance-t-elle à la figure. J’ai pas vraiment confiance toute seule. »

Il y a un café ouvert juste à côté. Le serveur est un as de la pression. Il manipule sa pompe avec classe. Pas un bavard. L’occasion de se jeter une dernière bière amère, de se débarrasser de ce fardeau et d’aller retrouver les bras de Morphée. L’occase en rêve. Mais plus il la regarde, plus il s’interdit de la quitter. « Si cela peut vous rassurer, je vais prendre le taxi avec vous et vous accompagner à votre clinique. »

La Mercedes, gris métallisé, se gare devant eux. La lumière bleue du toit hypnotise le regard comme une bouée de sauvetage. Le chauffeur a bloqué sa radio sur « Rire et Chansons ». Ça l’éclate ! Le Black passe la tête par la fenêtre et se ravise en voyant les rondeurs de Victoria. « Eh ! Elle va pas accoucher dans mon taxi ? Sur ma banquette ? J’veux pas d’emmerdes, moi ! »

Avant qu’il ait pu faire quoi que ce soit, ils montent à l’arrière du taxi et la voiture redémarre. Guy l’observe dans le rétroviseur et lui lance : «  Non-assistance à personnage en danger, vous connaissez ? Alors maintenant roulez et cessez de vous plaindre.  Et coupez cette putain de radio, bordel ! »

Victoria indique le chemin. La distance qui les sépare de la clinique se réduit au fur et à mesure que s’amplifie sa sourde anxiété. Les rôles s'inversent. Guy respire mieux. Sa conscience reprend sa place, tapie dans un recoin de ses viscères. Les contractions sont plus fortes ; la voix de Victoria blanchit. Elle se mord les lèvres pour ne pas crier. Les contractions se déploient, irruptions entre deux calmes plats. « Je ne suis pas rassurée. Et puis, j’ai une horrible envie de pisser. »

Nouvelles contractions. Cris imperceptibles. Silence. Les immeubles défilent. A travers la vitre, on aperçoit quelques noctambules. Des lampadaires à intervalle régulier. Le vent, par rafales, pousse des vaguelettes de lumière. La colère de Guy a enfin disparu. Une mauvaise migraine dissoute sous l’effet de l’effervescence d’un cachet. De nouvelles contractions. Elle s'accroche à son bras et enfonce ses ongles profondément dans ses chairs. Son souffle devient plus soutenu. Elle peut tenir encore quelques centaines de mètres. Il le faut. Silence. « La vache, ça tire ! Le bébé veut sortir. Restez avec moi… jusqu’à la salle d'accouchement. Les médecins prendront le relais... Je sais. Je ne devrais pas. Mais je me sens tellement seule. »

Domination des émotions, maîtrise des événements. Entre nausée et colique, Victoria laisse couler des larmes le long de ses joues. Son ventre se durcit. L’enfant pousse avec ses pieds. Peau tendue, col ouvert, les minutes s’accrochent aux secondes.  Victoria se recroqueville au fond de la banquette en Skaï. Son visage se crispe à nouveau. Un masque de grimaces recouvre l’attente de la délivrance. Crispations. Victoria se laisse envahir par la douleur. Une impression de pesanteur inonde son dos et son bas-ventre.

Envie de communiquer, de renouer avec le souffle de la vie. Le cerveau de Guy échafaude des scénarios. Envie de lui parler, de trouver les bons mots, pas ceux du quotidien. Renouer avec le fil d’Ariane qui lui permettra de remonter jusqu’à Victoria. Contagion, leurs mains s’emmêlent. A-t-elle compris ? Mais par où commencer ? Et puis, en a-t-il le temps ? Ils sont place de la République, à cinq cents mètres de la clinique. La clinique des metallos. La fin du voyage. Il faut que Guy se forge une décision. « C’est bon, je reste. »

Vite dit, vite fait. Surtout ne pas réfléchir. Agir, agir à l’instinct et ne pas regarder en arrière. Rencontre naissante, Guy refuse le hasard. Emotions contradictoires, il désire cette inconnue, mais en repousse les conséquences. Il effectue trois pas en avant pour mieux rebrousser chemin. 

« Vous attendez un garçon ou une fille ?

 Une fille ! Dans notre famille, nous ne faisons que des filles. »

Le ton de Victoria ne laisse pas de place à davantage d’explications. La voiture s’arrête devant le navire blanc de la délivrance maternelle. Deux heures du matin, la ville est belle, silencieuse et grave. Un petit moment d’éternité à regarder le plafond de la nuit, échancrure entre deux immeubles, avant d’affronter les néons laiteux, les couloirs anonymes et les infirmières en blouse blanche. 

Victoria s’arrache de la banquette arrière. Pataud, Guy la prend par la taille en visant la portière et la tirant vers la porte d’entrée. Il ne sait pas naviguer avec un tel chargement. Sa main frôle ses seins parfumés. Le ventre fait barrage. Il arrache la valise et la dépose sur le trottoir. Les pieds en avant, Victoria se laisse glisser.  « Votre bras suffira, dit-elle. »

Elle fait un geste, non de rejet, mais d’accompagnement. Guy marche à côté d’elle, la valise rouge à la main. Hall anonyme. Une grosse femme sans âge appelle le médecin de garde. Victoria attend. Elle suit finalement un type en blouse blanche. La réceptionniste rappelle Guy, lui demande le numéro de sécurité sociale de Victoria, le nom de la sage-femme qui la suit et son numéro de dossier. Il n'écoute pas. Il est ailleurs. Réflexe de celui qui ne veut pas s'occuper de toute contingence administrative. Furieuse envie de fumer une cigarette dans cet univers aseptisé. Guy tripote son paquet cartonné qui reste au fond de sa poche.

«  Je ne connais pas cette femme. Elle m’a juste demandé de l’accompagner ici.

Elle ne vous a pas donné son nom, son adresse ? insiste-t-elle.

Non, rien de tout cela. Si… Elle s’appelle Victoria… Victoria Wichnik, ou Wichnisky… quelque chose comme ça.

On va chercher dans les dossiers. Vous pouvez vous asseoir en attendant. » 

Il ne tient plus en place et s’engouffre dans la salle des pas perdus. C’est un fumoir pour pères atteints du cancer de l’attente. Une longue bouffée de tabac envahit ses poumons. Ses yeux clignent par instants, irrités par la fumée. Apaisement, la nicotine s’accroche aux globules rouges et irrigue les tumeurs de son cerveau. Il se laisse aller au souvenir de sa main dans la sienne. L’empreinte et la chaleur de sa paume sont encore présentes, à fleur de peau. Il ne sait pas s’il doit partir ou rester, patienter ou interpeller un médecin. 

Césarienne, péridurale, épisiotomie, perfusion, les mots s’enfilent en perles noires d’angoisse. Victoria commence consciencieusement le travail. Respiration profonde, pousser. Le col de l’utérus s’élargit, arrive à trois, quatre centimètres de diamètre. Il faut se concentrer sur la douleur, arriver à neuf centimètres, rompre la digue. L’équipe médicale tourne autour d’elle. La table de travail est le centre de toutes les attentions. Douleur intense. Chaque osselet de sa colonne vertébrale s’écrase sous le poids du ventre. Se concentrer sur la douleur, sur autre chose, sur le passé, sur le présent. Envie de hurler. Envie de chier aussi.

« On se calme. On va vous faire une péridurale… ça se passera bien.

Les mots ne reprèsentent rien contre les besoins de la nature. Il faut expulser.

Saloperie ! Magne-toi le cul, hurle Victoria, dont le visage se tord de douleurs aiguës.

L’anesthésiste se prépare. L’aiguille, longue tige, s’enfonce dans la colonne vertébrale, entre deux lombaires. Halètement, Victoria attend la chaleur apaisante du liquide. La souffrance doit se dissoudre, s’estomper dans la moelle épinière. Les minutes tiennent lieu de métronome mécanique. Inspirez, expirez, poussez… La douleur se tapit comme une déchirure. Pieds à l’étrier, perles de sueur, l’infirmière éponge sa transpiration. Entendre le battement effréné du cœur du fœtus. Ausculter les contractions sur le monitoring. Calme. Fin de l’anxiété. Un miroir lui renvoie le reflet de sa fille : une touffe de cheveux au centre de son sexe rasé. Son courage reprend le dessus, Victoria relance le rythme de ses respirations. Le col s’élargit.

« Mais, poussez, bon Dieu ! On va pas y passer la nuit.., hurle le toubib.

C’est bien, très bien ! C’est très, très bien… Bien, très bien !, ânonne la sage-femme. » 

Les effets de l’anesthésie s’effritent. La notion du temps s’efface et se répète. Pousser, s'arrêter, se concentrer, respirer, reprendre son souffle. L’infirmière écrase la bulle de chair. Le ventre de Victoria est un champ de bataille. Mais sa fille est là, toute proche ! Elle veut sortir… Le bébé descend d’un seul coup. Son périnée est en lambeaux… « Arrêtez de pousser ! Félicitations, madame.

­Quelle jolie bébé ! » 

Il est 4 heures 42 minutes et quelques poussières de secondes. Un cri, le premier ! L’expulsion vient d’avoir lieu. Nous sommes le 17 mai 2000. Il n’y a rien d’autre à signaler. Lentement, Victoria enlace le petit être gluant et rougeaud qu'elle trouve attendrissant. Sur d’elle, elle frotte le corps à peine émergé du liquide amniotique pour enlever les dernières souillures. Elle lui parle et le rassure. Il peut désormais se laver de son péché d’être né d’un sang impur. Le cordon est coupé. Commence l’autre vie. On lui enlève.

Attendre ! Ne rien comprendre. Victoria est rompue de fatigue. Heureuse… angoissée. Des secondes qui durent des heures. Le temps est de plomb. L’infirmière pèse le nouveau-né, le lave, le couvre d’un linge. Les yeux grands ouverts, Marion regarde sa mère. Il faut encore attendre. La petite crevette est un gros bébé de 3,825 kilos et de 53 centimètres. L’accouchement s’achève dans un glou glou de placenta. Ce jour est entouré de rouge sur le calendrier des Postes.

Une femme en blouse blanche pousse la porte : « M. Wichnick ? Votre femme désire vous voir. » Elle lui sourit et tourne les talons, lui faisant signe de la suivre. Accompagnant le geste à la parole, Guy répond par l'affirmative et se lève… La femme, les mains dans les poches, des sandales orthopédiques aux pieds, lui explique que Victoria attend d’être conduite dans sa chambre. 

« Ne vous inquiétez pas ; tout s’est bien passé ; le bébé est superbe. » Elle débite, en tranches, les recommandations au futur père de circonstance. Avec une abusive assurance, elle se charge de livrer la clé du bonheur sous la forme d’un numéro à deux chiffres : 72. Le numéro de la chambre de la jeune mère épuisée après un combat sans vainqueur.

La salle d’opération est vide… Impatience… Sortie de l’ascenseur…  Une infirmière emmène Victoria dans sa chambre. Un rectangle en plexiglas avec deux chiffres indique son immatriculation temporaire.

Ballottement, sensation de se relever, de tendre les mains, d’accueillir sa fille et de l'amener à son cou, à ne rien entendre du monde extérieur, dans une folle complétude. Silencieux instant, entendre le soupir du bébé, de son bébé. Petit soupir d’allégresse. Réminiscence du liquide amniotique, symbiose tangible, elle renaissait. Elle comprend enfin ce que l’enfant lui avait confié durant ces neufs mois. Bouleversements ! Marion, semblable en elle, et si différente à l’extérieur, il ne lui faut rien de plus pour l'aimer. Les sensations perdent leur consistance. Marion est là. Victoria pleure de joie, pleure d’avant attendu tant de mois cette délivrance.

« Mon Dieu ! Quelle plénitude ! Je ne pensais pas que cela était possible. » Elles s’observent dans un demi-sommeil. La souffrance n’a plus d’importance. Le corps s’en balance. Qu’importe ! La mère vient de rencontrer sa fille. 

Mais déjà, Marion disparaît, rangée dans le parking des nouveau-nés : alignement de couveuses, batterie de landaus en Plexiglas, fragiles bracelets d’identité. Victoria ne sait plus quoi penser : la douleur, le taxi, Guy, l’attente, l’accouchement et la délivrance…

Porte suivante, couloir blanc, chambre 72…  Victoria est allongée. Elle respire avec calme. Guy a attendu. « Viens, dit-elle avec un mouvement de la main. » 

Il s’approche en reculant. Comme une mauvaise nouvelle ! Ça sent le coup foireux ! Depuis le début de leur rencontre, il y a comme un piège à con en forme de ballon. De la main, elle lui demande de s’asseoir à ses côtés. Son oreille est à quelques centimètres de sa bouche.

« Ça s’est passé comment ?

Je suis une vraie salope. J'avais envie d'un enfant pour moi. Je croyais que je serais libre en me débarrassant du géniteur. Il revient encore plus fort… Tu ne trouves pas qu’elle est belle comme un cœur, interroge-t-elle d'une voie fiévreuse. Putain, je suis tarte avec ce goutte-à-goutte. Tu pourrais me prendre dans tes bras, juste quelques minutes ?

Rien à foutre, je ne comprends rien à ces confessions. Je ne suis pas prêtre ou psychanalyste. Et pour l’amant de passage, tu repasseras… surtout dans ces conditions.

Je m'en veux, mais maintenant il est trop tard. Je ne comprenais pas ce que je faisais.

Rien à foutre. Qu'est-ce que je fous là ? Tu peux me le dire ?

Rien, répond-elle, sans un sourire. Je crois que j'ai fait une erreur, que cet enfant a besoin d'un père.

O.K., compris. Je me casse. Ce n'est pas un job pour moi. D'ailleurs, je suis un ours, et les ours n’ont besoin de personne pour se faire du miel.

Je réfléchissais à voix haute. Merci de m’avoir accompagnée. »

La dernière phrase ne demande pas de réponse. Guy doit sortir. Ni l’un ni l’autre ne se comprennent.

En quelques secondes, il est dehors, avance dans le couloir luminescent. Il aborde la rue et s’accoude au comptoir du café d'en face à boire une pression pour étancher sa soif. « Etre père comme ça, en quelques secondes par procuration. »

Il grommelle sans cesse. Les habitués le dévisagent. « Elle veut aussi que je devienne son amant les jours pairs et père les jours impairs ! Ou bien être père par correspondance… avec un Numéro Vert pour les réclamations et les conseils maison. »

Deuxième bière au bar, sa colère n'arrive pas à retomber. Cette nuit est morne, vide comme le ciel. Du plomb en fusion coule dans les interstices de son cerveau. Quelle idée de l'avoir croisée ? En fait, cela l'énerve encore plus. Cette putain de fille l'épate. Il en rêvait et elle débarque.

« On paye ! hurle le patron. » Il fouille ses poches. Pas un sou ! Sourire au patron, il s'approche. Guy joue le jeu du type fauché qui doit aller chercher de l'argent au distributeur du coin, faire cracher un mur et revenir en courant le payer.

« Votre femme vient d’accoucher, n'est-ce pas ? Il y a un DAB au coin de la rue...

Un quoi ?

Un distributeur, quoi. »

Sa tête dit oui. Il sort, traverse de nouveau la rue, pousse la porte de verre de la clinique, griffonne quelques mots sur un bout de papier et le tend à la réceptionniste. « Pouvez-vous transmettre ce message à Victoria Wichnick à son réveil ? C'est ma compagne, elle vient d'accoucher. »

Sans attendre de réponse, il est déjà dehors. Premier distributeur venu, il crache. Et déjà, sur la grande place avec ses troquets ouverts 24 heures sur 24. La nuit défile au rythme des bières et des conversations de zinc. Il est 8 heures quand Guy arrive à son appartement, ivre mort. Son corps s'enfonce immédiatement dans le sommeil.

Commentaires

ça manque d'image !!
(ouaf ouaf...) non sérieux, je crois que pour qu'un roman soit consultable en ligne, il faut au minimum l'aérer et au mieux l'agrémenter. (ce que tu fais très bien sur le meta roman)
eden, le 2006-11-10 à 17h25
Je corrige en aérant le texte... et en découpant différement le roman.... Si, si je pense qu'un roman feuilleton est lisible sur le web. Mais il faut trouver le bon format de lecturePour les images... Ce sera pour un autre projet.
frantz, le 2006-11-14 à 13h54
voilà,
je me suis laissée embarquer ! j'ai hâte de lire la suite même si je ne suis pas fan de lecture sur l'écran de mon ordinateur ; je préfère être assise dans un bon fauteuil avec un bon bouquin dans les mains ! oui, oui je sais j'aurais pu imprimer la page mais ce n'est pas pareil non plus. J'aime l'odeur du papier et de l'encre des livres neufq (mais pas celle des journaux).
dehen, le 2006-11-26 à 16h40
C'est mieux avec moins d'images, bcp plus réaliste que la V1.
Un scenario : des scenarii
exhemis, le 2007-06-19 à 14h33

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