Retour de province, les souvenirs du week-end s’évaporent.
La ville aspire les voitures. La digestion du dîner familial est indigeste et
nauséeuse. Pourquoi n’avoir rien dit ? La tentation était forte de leur
hurler aux visages. Il avait attendu pendant tout le repas. Mais sa sœur
restait muette. Il aurait voulu prendre
La voiture s’accroche aux fesses d’un poids lourd porte de
Clichy. Le suicide accidentel n’aura pas lieu en cette nuit légère de mai. Le
manège nocturne arrive à son terme ; dans quelques rues, il faudra
chercher le sommeil en engloutissant quelques verres avant de définitivement
sombrer. L’échangeur est vide. Brusque accélération, le véhicule s’engage à
gauche du carrefour, remonte
L'angoisse le paralyse. Sa langue pâteuse refuse obstinément
de délier ses lèvres, de forcer un passage pour répondre. La supplique devient
supplice. Avant tout, il faut rassurer. Le portable à la main, l'urgence crée
le réflexe. Guy est incapable de reprendre le volant. Sa tête résonne. Une
barre de douleur traverse son crâne.
« Calmez-vous. J’appelle un taxi ! Je ne suis pas en état de conduire.
― Merci.
J’habite à côté. Je m’appelle
Wichnick, Victoria Wichnick...
― Guy ! Marmonna-t-il. Guy . »
Cette femme lui fait peur. Guy voit en elle son incapacité à aimer, à porter et à enfanter sa paternité refoulée. Pourtant, il ne peut s’empêcher d’imaginer quel plaisir ce serait de la tenir dans ses bras. Mais, ivre, abruti par la route, il n’espère qu’une chose. Boire un dernier demi au café d’à côté et respirer enfin.
« Que faire d'autre ? Etre à ses côtés !
Patienter en guettant l'arrivée du tacot ? Toujours absents quand il faut
ceux-là ! » Guy se pose, sans mot dire, en se maudissant
intérieurement, sur les planches vertes d’un banc public, délavées par
« Rassurez-vous, la clinique est prévenue, explique-t-elle en se caressant le ventre. Elle peut attendre encore une heure. Je le sens. Rentrez chez vous ! »
Elle dit tout cela en souriant, avec un calme inquiétant.
Tout semble organisé. Soudain, elle domine la situation, c’est une évidence.
Une valise au cuir rouge est posée entre ses jambes. La chose est entendue. Elle
n'a besoin ni de lui, ni de personne… Juste d'un taxi. Pourtant, son sourire se
fige durement. Une lubie de son imagination, l'enfant doit tambouriner à la
porte, piaffant d'impatience. Sérénité de façade, calme apparent, elle cache sa
douleur, l'angoisse de l'accouchement, dans les tréfonds de sa chair. Obstacle
qu’elle seule peut franchir. Guy aurait voulu étrangler cette impassible
sérénité. Son malaise irrigue son corps. Ses mains tremblent légèrement. Il
joue nerveusement avec ses doigts. Victoria lance la conversation.
« Je suis allée en Hollande dans une clinique spécialisée… insémination artificielle. C'est bête, non ? Ou très mode ! C’st selon. , dit-elle en le fixant..
― Quelquefois, on n’a pas le choix.
― Je ne veux rien devoir à personne. Surtout aux hommes. Ils ne savent pas assumer leurs actes. »
Un blanc s’installe dans la nuit d’encre. Guy ne dit rien. Quelques voitures passent au loin. Le boulevard semble désert.
« Vous
n’approuvez pas, n’est-ce pas ? »
Avait-elle besoin de se justifier ? Guy hoche la tête de bas en haut, sans desserrer les dents, afin de ne pas avoir à répondre. On juge si souvent à tort et à raison…
« Pourriez-vous venir avec moi jusqu'à la clinique?
C'est la première fois, et je… J’ai peur de perdre le
contrôle. »
Encore une fois, elle change d’avis. Accoucher seule ou accompagnée, elle ne sait plus ce qu’elle veut. Les réflexions se suivent et s’abattent en silence. « Pourquoi elle ? Tout cela n'a pas de sens. » Il déteste cette femme. Il hait ce ventre énorme, prêt à exploser, cette baleine échouée sur la banquise du périphérique. Une voiture ralentit ; un conducteur baisse sa vitre et demande les tarifs.
« Va te faire foutre, gros porc ! »
L’humeur s’échappe, bouillonnant comme le lait sur le feu. Victoria se lève et lance sa valise sur la voiture.
« Connard ! Putain, les mecs sont tous pareil.
― Le
taxi ne devrait pas tarder. »
Cet arrondi dans le visage peut-être. La fermeté de sa voix
qui grince pour reprendre son souffle, ses courbes généreuses. Ses frustrations
existentielles s’accommoderaient volontiers d’une femme intouchable. Elle
taquine sa curiosité ; cela le rend encore plus furieux, impuissant.
« Accompagnez-moi jusqu'au taxi. Après je me débrouillerai, lui
lance-t-elle à
Il y a un café ouvert juste à côté. Le serveur est un as de
Victoria indique le chemin. La distance qui les sépare de la clinique se réduit au fur et à mesure que s’amplifie sa sourde anxiété. Les rôles s'inversent. Guy respire mieux. Sa conscience reprend sa place, tapie dans un recoin de ses viscères. Les contractions sont plus fortes ; la voix de Victoria blanchit. Elle se mord les lèvres pour ne pas crier. Les contractions se déploient, irruptions entre deux calmes plats. « Je ne suis pas rassurée. Et puis, j’ai une horrible envie de pisser. »
Domination des émotions, maîtrise des événements. Entre
nausée et colique, Victoria laisse couler des larmes le long de ses joues. Son
ventre se durcit. L’enfant pousse avec ses pieds. Peau tendue, col ouvert, les
minutes s’accrochent aux secondes.
Victoria se recroqueville au fond de la banquette en Skaï. Son visage se
crispe à nouveau. Un masque de grimaces recouvre l’attente de
Envie de communiquer, de renouer avec le souffle de
Vite dit, vite fait. Surtout ne pas réfléchir. Agir, agir à
l’instinct et ne pas regarder en arrière. Rencontre naissante, Guy refuse le
hasard. Emotions contradictoires, il désire cette inconnue, mais en repousse
les conséquences. Il effectue trois pas en avant pour mieux rebrousser chemin.
« Vous attendez un garçon ou une fille ?
― Une fille ! Dans notre famille, nous ne faisons que des filles. »
Le ton de Victoria ne laisse pas de place à davantage d’explications. La voiture s’arrête devant le navire blanc de la délivrance maternelle. Deux heures du matin, la ville est belle, silencieuse et grave. Un petit moment d’éternité à regarder le plafond de la nuit, échancrure entre deux immeubles, avant d’affronter les néons laiteux, les couloirs anonymes et les infirmières en blouse blanche.
Victoria s’arrache de la banquette arrière. Pataud, Guy la prend par la taille en visant la portière et la tirant vers la porte d’entrée. Il ne sait pas naviguer avec un tel chargement. Sa main frôle ses seins parfumés. Le ventre fait barrage. Il arrache la valise et la dépose sur le trottoir. Les pieds en avant, Victoria se laisse glisser. « Votre bras suffira, dit-elle. »
Elle fait un geste, non de rejet, mais d’accompagnement. Guy
marche à côté d’elle, la valise rouge à
« Je ne connais pas cette femme. Elle m’a juste demandé de l’accompagner ici.
― Elle ne vous a pas donné son nom, son adresse ? insiste-t-elle.
― Non, rien de tout cela. Si… Elle s’appelle Victoria… Victoria Wichnik, ou Wichnisky… quelque chose comme ça.
― On
va chercher dans les dossiers. Vous pouvez vous asseoir en attendant. »
Il ne tient plus en place et s’engouffre dans la salle des
pas perdus. C’est un fumoir pour pères atteints du cancer de l’attente. Une
longue bouffée de tabac envahit ses poumons. Ses yeux clignent par instants,
irrités par
Césarienne, péridurale,
épisiotomie, perfusion, les mots s’enfilent en perles noires d’angoisse.
Victoria commence consciencieusement le travail. Respiration profonde, pousser.
Le col de l’utérus s’élargit, arrive à trois, quatre centimètres de diamètre.
Il faut se concentrer sur la douleur, arriver à neuf centimètres, rompre
« On se calme. On va vous faire une péridurale… ça se passera bien.
Les mots ne reprèsentent rien contre les besoins de
― Saloperie ! Magne-toi le cul, hurle Victoria, dont le visage se tord de douleurs aiguës.
L’anesthésiste se prépare. L’aiguille, longue tige, s’enfonce dans la colonne vertébrale, entre deux lombaires. Halètement, Victoria attend la chaleur apaisante du liquide. La souffrance doit se dissoudre, s’estomper dans la moelle épinière. Les minutes tiennent lieu de métronome mécanique. Inspirez, expirez, poussez… La douleur se tapit comme une déchirure. Pieds à l’étrier, perles de sueur, l’infirmière éponge sa transpiration. Entendre le battement effréné du cœur du fœtus. Ausculter les contractions sur le monitoring. Calme. Fin de l’anxiété. Un miroir lui renvoie le reflet de sa fille : une touffe de cheveux au centre de son sexe rasé. Son courage reprend le dessus, Victoria relance le rythme de ses respirations. Le col s’élargit.
« Mais, poussez, bon Dieu ! On va pas y passer la nuit.., hurle le toubib.
― C’est
bien, très bien ! C’est très, très bien… Bien, très bien !, ânonne la
sage-femme. »
Les effets de l’anesthésie s’effritent. La notion du temps s’efface et se répète. Pousser, s'arrêter, se concentrer, respirer, reprendre son souffle. L’infirmière écrase la bulle de chair. Le ventre de Victoria est un champ de bataille. Mais sa fille est là, toute proche ! Elle veut sortir… Le bébé descend d’un seul coup. Son périnée est en lambeaux… « Arrêtez de pousser ! Félicitations, madame.
― Quelle
jolie bébé ! »
Il est 4 heures 42 minutes et quelques poussières de secondes. Un cri, le premier ! L’expulsion vient d’avoir lieu. Nous sommes le 17 mai 2000. Il n’y a rien d’autre à signaler. Lentement, Victoria enlace le petit être gluant et rougeaud qu'elle trouve attendrissant. Sur d’elle, elle frotte le corps à peine émergé du liquide amniotique pour enlever les dernières souillures. Elle lui parle et le rassure. Il peut désormais se laver de son péché d’être né d’un sang impur. Le cordon est coupé. Commence l’autre vie. On lui enlève.
Attendre ! Ne rien comprendre. Victoria est rompue de
fatigue. Heureuse… angoissée. Des secondes qui durent des heures. Le temps est
de plomb. L’infirmière pèse le nouveau-né, le lave, le couvre d’un linge. Les
yeux grands ouverts, Marion regarde sa mère. Il faut encore attendre. La petite
crevette est un gros bébé de 3,825 kilos et de
Une femme en blouse blanche pousse la porte : « M. Wichnick ? Votre
femme désire vous voir. » Elle lui sourit et tourne les talons, lui
faisant signe de
« Ne vous inquiétez pas ; tout s’est bien passé ; le bébé est superbe. » Elle débite, en tranches, les recommandations au futur père de circonstance. Avec une abusive assurance, elle se charge de livrer la clé du bonheur sous la forme d’un numéro à deux chiffres : 72. Le numéro de la chambre de la jeune mère épuisée après un combat sans vainqueur.
La salle d’opération est vide… Impatience… Sortie de l’ascenseur… Une infirmière emmène Victoria dans sa chambre. Un rectangle en plexiglas avec deux chiffres indique son immatriculation temporaire.
Ballottement, sensation de se relever, de tendre les mains, d’accueillir sa fille et de l'amener à son cou, à ne rien entendre du monde extérieur, dans une folle complétude. Silencieux instant, entendre le soupir du bébé, de son bébé. Petit soupir d’allégresse. Réminiscence du liquide amniotique, symbiose tangible, elle renaissait. Elle comprend enfin ce que l’enfant lui avait confié durant ces neufs mois. Bouleversements ! Marion, semblable en elle, et si différente à l’extérieur, il ne lui faut rien de plus pour l'aimer. Les sensations perdent leur consistance. Marion est là. Victoria pleure de joie, pleure d’avant attendu tant de mois cette délivrance.
« Mon Dieu ! Quelle plénitude ! Je ne pensais pas
que cela était possible. » Elles s’observent dans un demi-sommeil. La
souffrance n’a plus d’importance. Le corps s’en balance. Qu’importe ! La mère
vient de rencontrer sa fille.
Mais déjà, Marion disparaît, rangée dans le parking des nouveau-nés : alignement de couveuses, batterie de landaus en Plexiglas, fragiles bracelets d’identité. Victoria ne sait plus quoi penser : la douleur, le taxi, Guy, l’attente, l’accouchement et la délivrance…
Porte suivante, couloir blanc, chambre 72… Victoria est allongée. Elle respire avec
calme. Guy a attendu. « Viens, dit-elle avec un mouvement de la
main. »
Il s’approche en reculant. Comme une mauvaise nouvelle ! Ça sent le coup foireux ! Depuis le début de leur rencontre, il y a comme un piège à con en forme de ballon. De la main, elle lui demande de s’asseoir à ses côtés. Son oreille est à quelques centimètres de sa bouche.
« Ça s’est passé comment ?
― Je suis une vraie salope. J'avais envie d'un enfant pour moi. Je croyais que je serais libre en me débarrassant du géniteur. Il revient encore plus fort… Tu ne trouves pas qu’elle est belle comme un cœur, interroge-t-elle d'une voie fiévreuse. Putain, je suis tarte avec ce goutte-à-goutte. Tu pourrais me prendre dans tes bras, juste quelques minutes ?
― Rien à foutre, je ne comprends rien à ces confessions. Je ne suis pas prêtre ou psychanalyste. Et pour l’amant de passage, tu repasseras… surtout dans ces conditions.
― Je m'en veux, mais maintenant il est trop tard. Je ne comprenais pas ce que je faisais.
― Rien à foutre. Qu'est-ce que je fous là ? Tu peux me le dire ?
― Rien, répond-elle, sans un sourire. Je crois que j'ai fait une erreur, que cet enfant a besoin d'un père.
― O.K., compris. Je me casse. Ce n'est pas un job pour moi. D'ailleurs, je suis un ours, et les ours n’ont besoin de personne pour se faire du miel.
― Je réfléchissais à voix haute. Merci de m’avoir accompagnée. »
La dernière phrase ne demande pas de réponse. Guy doit sortir. Ni l’un ni l’autre ne se comprennent.
En quelques secondes, il est dehors, avance dans le couloir luminescent. Il aborde la rue et s’accoude au comptoir du café d'en face à boire une pression pour étancher sa soif. « Etre père comme ça, en quelques secondes par procuration. »
Il grommelle sans cesse. Les habitués le dévisagent. « Elle veut aussi que je devienne son amant les jours pairs et père les jours impairs ! Ou bien être père par correspondance… avec un Numéro Vert pour les réclamations et les conseils maison. »
Deuxième bière au bar, sa colère n'arrive pas à retomber. Cette nuit est morne, vide comme le ciel. Du plomb en fusion coule dans les interstices de son cerveau. Quelle idée de l'avoir croisée ? En fait, cela l'énerve encore plus. Cette putain de fille l'épate. Il en rêvait et elle débarque.
« On paye ! hurle le patron. » Il fouille ses poches. Pas un sou ! Sourire au patron, il s'approche. Guy joue le jeu du type fauché qui doit aller chercher de l'argent au distributeur du coin, faire cracher un mur et revenir en courant le payer.
« Votre femme vient d’accoucher, n'est-ce pas ? Il y a un DAB au coin de la rue...
― Un quoi ?
― Un distributeur, quoi. »
Sa tête dit oui. Il sort, traverse de nouveau la rue, pousse la porte de verre de la clinique, griffonne quelques mots sur un bout de papier et le tend à la réceptionniste. « Pouvez-vous transmettre ce message à Victoria Wichnick à son réveil ? C'est ma compagne, elle vient d'accoucher. »
Sans attendre de réponse, il est déjà dehors. Premier distributeur venu, il crache. Et déjà, sur la grande place avec ses troquets ouverts 24 heures sur 24. La nuit défile au rythme des bières et des conversations de zinc. Il est 8 heures quand Guy arrive à son appartement, ivre mort. Son corps s'enfonce immédiatement dans le sommeil.
Commentaires
je me suis laissée embarquer ! j'ai hâte de lire la suite même si je ne suis pas fan de lecture sur l'écran de mon ordinateur ; je préfère être assise dans un bon fauteuil avec un bon bouquin dans les mains ! oui, oui je sais j'aurais pu imprimer la page mais ce n'est pas pareil non plus. J'aime l'odeur du papier et de l'encre des livres neufq (mais pas celle des journaux).
Un scenario : des scenarii
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(ouaf ouaf...) non sérieux, je crois que pour qu'un roman soit consultable en ligne, il faut au minimum l'aérer et au mieux l'agrémenter. (ce que tu fais très bien sur le meta roman)