― Ça te pose un problème ?
― Non, mais à la vitesse avec laquelle tu t’assommes, tu dois avoir un paquet de choses à te cacher. »
Des mains comme des battoirs ! La droite, entre le pouce et l’index, tient l’anse de la tasse brûlante d’une tisane. Une mâchoire de catcheur ! Sa bouche s’arrondit pour refroidir le liquide. Son mètre quatre-vingt-dix contrastes avec la douceur de ses gestes. Surtout, il lui sourit.
« En fait, j’ai la déprime. »
Ils se tendent mutuellement la main et entament la conversation.
« C’est bon.
― De quoi ?
― L’alcool… Ça nourrit. Quel remède miracle ! Je faisais la même chose avec le vin de messe. Il fallait l’avaler rapide.
― Vous faites partie des alcooliques anonymes ?
― Non, non. Vous voulez un verre ? Il faut bien ça pour supporter la vie.
― Mwouai ! Mais je vous préviens, j’suis pas pédé.
― Dommage, t’as une belle paire de fesses. Mais non, ce n’est pas pour cela que je t’offre un verre.
― Alors pourquoi ? Pour ma petite gueule ?
― Il y a de ça. Elle est fermée, verrouillée de l’intérieur et je sais pourquoi tu es là. Quand on dérive, il y a toujours de bonnes raisons.
― Curé ? Parce que j’en connais un rayon sur les curés.
― Pas exactement. J’étais novice dans un monastère, mais j’ai rendu mon tablier. Je ne pouvais vivre mon homosexualité et croire en Dieu sans me sentir fautif en permanence.
― J’ai une tête d’enfant de chœur alors. Payez-moi un verre et n’espérez rien de moi. Ce soir, je me dézingue. »
Guy lève son verre, fait une grimace à son interlocuteur. Il rote bruyamment de satisfaction, le fixe. Il ne veut pas partager. L’inconnu le regarde avec humanité. Il n’y a ni jugement de valeurs, ni perverses humeurs dans son regard.
« Je fais sans doute erreur. Je peux vous poser quelques questions ?
― Allez-y ! Juste pour rire !
― C’était un homme ou une femme ?
― Comment ça ?
― Ben, je pose la question essentielle. C’était un homme ou une femme ? Il n’y a pas de différence entre la violence d’un homme ou celle d’une femme quand on vous vole la possibilité d’exister.
― Un
homme. Je crois. Mais, vous savez, on croit à tellement de choses
inimaginables. Tiens ! Vous voulez connaître la dernière.
Ma sœur est folle – maniaco-dépressive si vous vouliez - et tout le monde sait qu’elle a été violée par son frère. Personne ne veut croire à ces mensonges. Vous pensez que tout cela est normal ? Elle se shoote aux médicaments. Et son bourreau vit tranquillement. Moi, je ne peux plus supporter ce mensonge. On enterre tout sous le silence.
― Cela faisait combien de temps que vous refusiez de l’admettre ? Dix ou vingt ans…
― Vous faites une enquête pour un journal ?
― Non. Je suis homosexuel. Mais, quand je vois un mec qui ne peut pas supporter son corps, au point de le mutiler, je suis obligé d’intervenir. Je sais. Vous croyez en la résilience ?
― Qu’est-ce que c’est ?
― Chacun subit des traumatismes plus ou moins violents qui déforment sa vision du monde. La mémoire enregistre les événements et résiste à leurs effets négatifs en reprenant son humeur originelle. Certains métaux ont les mêmes qualités mécaniques. Ils se déforment sous le coup de la chaleur ou du froid et retrouvent leur forme originelle dans des conditions normales.
― Et hop ! Y’a plus rien. Vous voulez me faire gober qu’on pourrait tout effacer d’un coup de baguette magique ?
― Non, je dis simplement qu’il est
possible de dépasser son mal-être et de ne pas se laisser écraser par
― Je ne sais même pas ce qu’il s’est réellement passé… juste un flash, plutôt l’impression d’avoir été nié. Vous avez sans doute la recette miracle ?
― Non, mais ça commence par arrêter de boire pour dégriser le passé. C'est à travers le regard des autres que l’on comprend que nous, victimes, ne sommes pas coupables. Mais pour le moment, tu es morcelé, marginalisé, écartelé entre ta volonté de savoir et ton refus de t’abandonner à ta propre souffrance. Dans ces conditions, ta blessure ne peut pas se cicatriser.
― Plutôt que de jouer au prophète, vous devriez vous occuper de vos fesses. Moi, je me suicide à petit feu sans que cela déborde. Je ne pollue personne avec mes cauchemars.
― Je ne voulais pas t’agresser.
D’ailleurs je dois reprendre mes courses. Je suis chauffeur de taxi. »
Il dépose un billet sur le comptoir pour payer les consommations. Le patron déverse la monnaie dans une coupelle.
« Où habites-tu ? Tu veux être mon premier client ? Mon taxi est garé au coin de la rue.
― Non, désolé, je préfère marcher et rentrer à pied.
― C’est toi qui décides. Je passe ici tous les soirs. »
Il se retourne, pousse les portes vitrées du café et disparaît. Guy commande un dernier demi avant de marcher dans le Paris de la nuit.
*******
Que pouvions-nous
cacher ? Ma chambre était composée d’un lit en fer, d’un lavabo surmonté
d’un miroir, de deux étagères en bois et d’une barre fixe qui faisait office de
penderie. Des plaques en aggloméré séparaient les chambres. Aucun recoin pour
cacher un quelconque secret. Le soir, il fallait se mettre devant le rideau
pour être comptés. Nous étions des numéros à compter. Le matin, nous devions
recommencer avec ce premier rituel d’obéissance.
« Du con,
arrête de faire le mariolle.
―
Si ça continue, je te colle un avertissement. »
Ceux qui bossaient,
ou ceux qui frimaient auprès du pion, descendaient avec un cahier sous le bras.
En rang par deux, nous descendions, les yeux brouillés de sommeil, à l’étude.
En silence, et en une demi-heure, nous devions préparer notre cartable sans
oublier de réviser une dernière fois nos leçons.
Les pupitres étaient
en bois avec une place pour l’encrier. On ouvrait par le dessus son casier.
C’est-à-dire que, pas plus que dans la chambre, il n’y avait d’espace pour son
intimité.
Le surveillant
général surveillait. Situé juste au-dessus de moi, sur son estrade, nous nous
épions. J’étais un des éléments de sa liste à garder sous étroite surveillance.
Il veillait au silence de la pièce en lisant des San-Antonio, relevant le nez
quand il fallait tourner
« Qu’est - ce
que vous faites à votre voisin ?
―
Moi ? Mais rien, m’sieur !
―
Ne mentez pas. Votre camarade n’arrête pas de gigoter sur son
banc.
―
Je ne sais pas, m’sieur. Il attend la récréation ? Il veut
faire pipi ? »
J’ai rougi. La salle
entière me regarde et dit : « Tu touches tes camarades et tu aimes
ça. » Je ne saurais décrire ce voisin. Nous n’avons échangé que quelques
phrases sur l’ensemble de l’année.
Le surveillant
général pensait que je le branlais. Pourtant, je ne connaissais rien aux choses
du sexe. Le mot « masturbation » s’associe toujours au mot
« péché ». Pour le reste, techniquement parlant, je ne connaissais
pas la différence entre ma gauche et ma droite. Ma formation se résumait aux
inscriptions sur les murs des toilettes. Couilles et verges dessinées à la
craie ! Gouttes de sperme ! Au marqueur ou gravé dans le mur, les
graffitis sont les mêmes d’Athènes à Bombay. Mais il fallait bien y aller.
Les chiottes puaient
l’urine. Les soirs d’hiver, une odeur acide remontait des pissotières en
volutes fumantes. De longues traînées jaunes s’incrustaient dans l’émail.
Derrière les portes bleues, défoncées, les odeurs de milliers d’étrons se
massent dans une fosse de pisse. Une chiotte sur deux était bouchée. Pour chier
tranquille, il fallait coincer la poignée de la main gauche, tenir le papier de
la main droite et pousser. En moins d’une minute, on sortait de
À qui se
confier ? Les enfants de ma classe me rejetaient et se moquaient de moi.
J’étais l’infréquentable dernier de
À qui se
confier ? J’ai écrit des poèmes sur les femmes. J’étais au paradis des
vierges. Elles possédaient mille visages, vivaient dans des contrées
improbables, envahissaient les marches de ma mémoire. Personne à qui les
montrer ! L’encre refroidissait en un cadavre de papiers jaunis.
À qui se
confier ? J’ai essayé auprès des adultes. C’était des matons. Ils
s’accrochaient aux basques des fortes têtes… et brisaient le moindre écart.
Toujours dans notre dos !
*******
Victoria l’invite à dîner et prépare pour l’occasion une jardinière de légumes. Du haut de sa chaise, Marion contemple la scène en mastiquant gloutonnement l’embout de son biberon. Guy embrasse la petite et s’installe dans le canapé du salon. Il est rasé et coiffé. Victoria couche Marion dans son lit avant de le rejoindre.
« J’ai téléphoné à un centre de désintoxication. Un psychologue et un médecin peuvent te recevoir dans huit jours. J’ai pris un rendez-vous.
― Je ne suis pas alcoolique !
― J’ai trouvé trois bouteilles de bourbon vides, deux de mescal, une de gin et quinze canettes de bières fortes. Sur la table de nuit, il y avait deux boîtes de Tranxène vides. À partir de quand est-on alcoolique ?
― Je n’ai pas besoin d’aller les voir !
― Alors, on n’a rien à faire ensemble. À ce rythme, tu te retrouveras tout seul au cimetière.
― C’est quoi ce truc à la con ? »
Victoria garde son calme et lui explique le programme. L’hôpital se trouve en pleine nature, loin de Paris et la cure ne dure que deux petites semaines.
« Je te demande juste d’aller à ce rendez-vous.
― J’ai le choix ?
― Non.
― Est-ce que tu m’aimes ?
― Est-ce que tu t’aimes ? Ça serait plutôt la question de circonstance. Tu es incapable de te respecter.
― J’ai peur d’aller à la rencontre de
mon passé. »
Les effets des médicaments et de l’alcool empêchent Guy d’articuler convenablement. Victoria propose à Guy de faire une sieste. Ses yeux s’enfoncent profondément dans ses orbites. La fatigue nerveuse a formé de larges coupelles sombres sous ses yeux. Il s’endort dans un souffle. Ronflements, songes pesants, l’appartement contracte la pesanteur du repos.
Elle se demande pourquoi elle est amoureuse de lui et ne
sait quoi répondre. Mais cette question renvoie à autant de questions sans
réponse, tout aussi importantes. Comment le rendre « homme debout »
alors qu’il sombre dans l’alcool et la dépression ? Comment peut-il
supporter sa propre histoire et accueillir une vie tout aussi
bouleversante ? Comment croire en l’avenir ? Quel pari ! Et
Marion qui dort, sur le dos, les bras écartés et la tête légèrement inclinée,
immobile. Il faut être devenue folle et prendre Dieu à témoin. Ce mec la
bouleverse au point qu’elle croit au miracle, au fait qu’il puisse s’épanouir
et s’intégrer à leurs vies, au fait qu’il puisse digérer ses angoisses et la
rendre « femme debout », au fait qu’il puisse devenir le prince
charmant, ou tout au moins faire semblant d’y croire. Celui qu’elle attend.
Celui qui peut entreprendre la construction d’un couple, d’une nouvelle entité.
Ce dernier mot prend un sens étrange dans la bouche de Victoria. Elle s’imagine
en famille, avec autre chose que de la rancœur comme moteur. Elle invente ce
besoin de désir pour un homme et ce lien qui permet d’accoucher à nouveau de
Quelques minutes avant le réveil de Marion, Guy chauffe le biberon blanc et bleu. Cela lui est venu naturellement, comme s’il voulait conforter la confiance que Victoria a mise en lui, dans une première crise de lucidité. Marion est déjà réveillée et joue avec une peluche en attendant qu’on la prenne dans les bras.
« Le repas attend ma belle. »
Ses gestes saccadés et nerveux lui permettent de vérifier la force de ses minuscules muscles. Le jeu se déroule en trois phases. L’air concentré, Marion replie les bras, s’accroche au vêtement puis se projette dans le vide. Guy a failli se laisser prendre au piège encore une fois ; le téléphone sonne. Kurt a pris la décision de déménager et de s’installer dans la maison normande. Victoria essaye vainement de l’en dissuader. Mais le vieil homme veut à sa mort être enterré à côté de sa femme et de sa fille.
« Le chemin entre la maison et le cimetière est plus court qu’entre Leipzig et les plages de Normandie.
― Tu veux faire ça quand ?
― Ce mois-ci. Cette idée me rajeunit. »
Ils firent l’amour ce soir-là. Mais à la différence de la première fois, Victoria en avait tellement envie qu’elle parvint à s’oublier entièrement pour la première fois.
********
Le jeudi, les élèves
se retrouvaient sous la voûte froide de
Je priais encore… mais
avec moins d’entrain. Les premières semaines, on y entrait avec respect. Les
mois passants, j’y appris l’indiscipline. À la fin de l’année, je passais mon
diplôme d’athée. Au carnaval du catholicisme, la messe restait une vaste
escroquerie. Personne n’y croyait. Derrière l’autel, le prêtre officiait. Les
élèves pouffaient, discutaient, puis se préparaient à sortir. C’était l’heure
de manger. L’hostie, et son goût de vieux biscuit, ne nourrissait ni notre
esprit, ni notre corps.
Les mains dans le dos,
la chasuble noire, le père rodait, à la recherche de ses têtes. Sa main sur une
épaule suffisait à calmer tout un banc. La menace d’une retenue le mercredi a
le même effet qu’un puissant anesthésiant. Le coupable était abandonné à son
triste sort. Le circuit commençait dans le bureau du surveillant général. Il
comptabilisait les points de bonne et de mauvaise conduite. À la fin de chaque
quinzaine, le carnet était remis aux parents ; il comptait des
appréciations sur la tenue de l’élève et les colles.
Le père faisait office
de police pédagogique. Il pouvait débarquer à n’importe quelle heure du jour et
de
La première étape
consista à user du verbe. La distribution des notes servait de prétexte à un
premier tour de claques sadiques. « Comme d’habitude, c’est nul… Vous
n’avez rien appris. Vous réviserez vos leçons mercredi après-midi. Vous
viendrez me voir après la classe. » Pour écraser quelqu’un, il suffit de
prendre à partie le reste de la classe. « Ah, voici une note comme je
les aime. Vous devriez en prendre de la graine. » Le cancre
sert d’étalon or. C’est la frontière à ne pas dépasser. Il justifie tous les
autres actes. Une interrogation écrite sur une demi-feuille de papier servait
de conclusion à l’heure de cours.
« Vous traduirez
ce texte de Cicéron. Vous me l’amènerez à mon bureau après votre retenue. »
― Oui,
mon père. »
Ma bouche se dessèche,
la salive s’évapore, la langue s’alourdit. On ne peut plus rien articuler. Mes
mains moites écrasent
Déjà, le premier
trimestre touchait à sa fin. L’ennui s’ajoutait à l’ennui. L’avenir
s’inscrivait entre ces murs de briques rouges. Je lisais, un bonnet enfoncé
jusqu’aux oreilles, des moufles aux mains et une écharpe autour du cou. Mon
manteau ne suffisait pas à me réchauffer. La pluie et le froid transpercent
l’ennui en mille points.
On attendait la neige
pour sa douceur. Le matin, nous avions été les premiers à fouler le sol
crissant. Pour quelques instants, les portes de la prison avaient disparu sous
le décor hivernal. Dès le matin, nous avions senti
Les vacances de Noël
furent une libération. J’avais fait de réels efforts et mes notes progressaient
lentement. Je ramenais mon carnet, confiant, mais je m’arrêtais un instant sur
la page des remarques importantes : il va sans dire qu’en matière
d’éducation, nous ne pouvons rien faire sans l’accord total des parents.
Ceux-ci nous aideront - c’est notre désir et notre espoir - à rappeler aux
élèves que le travail intellectuel autant que la formation du caractère et de
la personnalité imposent certaines contraintes individuelles, pour le plus
grand bien de
J’oscillais entre le
médiocre et le mal. Par mon travail, j’espérais bien atteindre la mention bien
qui gratifie l’élève de trois points de bonification. J’espérais que mon carnet
allait être bien compris. Dieu ne lut pas le carnet. Conception signa.
******
Il est essentiel d’avoir pris le train pour comprendre
Il fait froid. Le vent pique le nez et endolorit les doigts.
Dans quel ordre cela a-t- il commencé ? Le médecin ou l’assistante
sociale ? L’infirmière lui demande de patienter dans la salle d’attente.
Quelques sièges en plastique rouge, des affiches anti-tabac… anti-alcool…
anti-baise… Anti-tout.
Si vous êtes gros, une affiche vous interpelle. Si vous êtes anorexique, vous avez frappé à la bonne porte. Il ne faudrait pas prendre un malsain plaisir à réfléchir, ici, chacun a une maladie à soigner… Que la chose soit entendue, le malade n’a pas un comportement adulte et responsable. Il faut le rééduquer.
Et, dans cette lutte, le passage par l’engagement dans une
des amicales des anciens combattants du fléau alcoolique est fortement
conseillé : AAA (Amicale des alcooliques anonymes, Croix bleue, etc.).
Chaque paroisse propose sa recette miracle : l’abstinence. « Croix
bleue, croix de fer, si je mens, je vais en enfer », murmure Guy en lisant
la charte de l’association.
Diagnostic… Cure… Postcure… La thérapie, comme la maladie, est un périmètre maîtrisé. Il ne peut y avoir de discours du doute :
« Docteur, j’ai surtout des problèmes de mémoire. Je ne retrouve pas certains souvenirs.
― Il faut d’abord être abstinent. Il n’y a pas d’autre alternative. Votre mémoire reviendra. Dans la foulée, vous devriez penser à arrêter de fumer. »
Dans l’ordonnance… il n’y a pas eu d’ordonnance, mais un lit
au rez-de-chaussée et des Tranxène pour le calmer ; ça n’a pas suffi.
Descente infernale, son voisin ne supporte pas ses ronflements et ses crises de
manque. Le médecin augmente les doses pour les diminuer progressivement par
La seconde semaine le ramène au papier. Il retranscrit les derniers fragments de sa mémoire retrouvée. Chaque matin, Guy descend au bistrot écrire quelques bribes de souvenirs, devant un café noir. Ritualisant ses besoins sous d’autres formes, il ne boit pas. Mais il est finalement surpris à la sortie du café par l’assistante sociale.
« Que faites - vous ici ?
― J’essaie de retrouver la mémoire.
― En allant au café ! Vous vous moquez de moi… C’est un motif de renvoi. Vous n’avez pas à sortir de l’enceinte de l’établissement. Vous êtes malade !
― D’accord ! Je remonte dans ma chambre. Et tous les matins, je demanderai une permission de sortie.
― Une prise de sang suffira. »
Le résultat fut négatif. Guy passa le lendemain matin au bureau de l’infirmière de service pour indiquer qu’il descendait au café de la côte, pour acheter le journal et boire son café matinal. À son retour, l’infirmière fit une nouvelle prise de sang. À midi, le médecin le convoqua pour un « bilan d’étapes ».
« Dans les conditions actuelles, nous ne pouvons pas vous garder ! Vous ne mettez aucune bonne volonté. Et votre comportement a une influence négative sur le groupe !
― J’ai besoin de cette ambiance pour écrire. Et écrire, c’est retrouver ma mémoire.
― Vous êtes venu ici parce que vous êtes toxico-dépendant. En vous inscrivant, vous aviez accepté les règles communes.
― Je vais essayer d’écrire dans ma chambre.
― Vous voilà plus raisonnable. L’alcool
est une maladie, souvenez-vous en ! »
*******
La clé de la vengeance est peut-être de nuire à la
respectabilité, de tacher la façade des convenances et de l’honorabilité. Cela
demande maîtrise et assurance, dénué d’affect et de sentiments. Le nom de son
père n’est pas très répandu. Victoria reconstitue rapidement un arbre
généalogique. Il faut le salir et l’abandonner à sa conscience. Il faut
témoigner auprès de toute la communauté pour ne plus rien dissimuler du crime.
Il faut hurler
Victoria a imaginé un montage vidéo très simple. Son ordinateur de bureau suffit amplement à la tâche : des plans fixes de la maison, des objets qui ont appartenu à sa mère, des photos, des extraits du calepin, des images de Marion, une visite au cimetière. La séquence se termine sur un plan fixe de Victoria. Il écrivit un texte qu’elle enregistra. Le tout tient dans un « deux minutes ». Le reportage d’ouverture du journal télé !
Mon cher papa,
Eh oui, tu as une fille qui s’appelle Victoria. Je
voulais te faire une surprise. Ma mère Marion – souviens-toi, la femme que tu
as violée il y a trente - deux ans – vient de me l’apprendre. C’était son
testament ! Un mauvais souvenir que l’on peut enterrer désormais. Mais,
moi, sa fille, je suis vivante et je demande vengeance.
Les preuves ne sont pas nécessaires. La vérité seule
compte. Puisque je refuse désormais de porter le poids de tes actes. À toi de
les mesurer et de prendre conscience de ta responsabilité. Je subis l’interdit
de vivre depuis trop d’années pour te laisser en paix avec ta conscience.
L’interdiction d’aimer ! Peux-tu comprendre le sens
de ces mots ? Sans doute pas ! Parce que tout mon être était envahi
de haine. Le hasard n’existe pas. Seuls les actes comptent. Ta violence a
provoqué une ovulation forcée. C’est courant. Mais qu’en avais-tu à
foutre ? La peur déclenche chez la femme des mécanismes de survie. La
nature voulut que je m’accroche au ventre de ma mère. J’ai survécu.
J’ai commencé à vivre à seize ans. J’ai joui de la vie et
des hommes jusqu’à l’écœurement. J’écrasais et je manipulais. J’asservissais
mon corps. Mon esprit se jouait de mon enveloppe. C’était un suicide sans mise
à mort.
J’ai appris ton existence il y a peu. Je veux que
désormais chacun sache et mette un visage sur ton infamie. Des copies ont été
envoyées à chacun de tes frères et sœurs. Ainsi, personne ne restera dans l’ignorance
et personne ne pourra dire : « Je ne savais pas. »
Je suis heureuse depuis la naissance de ma fille, Marion. Elle vient d’avoir huit mois et a réussi à résoudre ma détresse. Je voulais t’annoncer personnellement la nouvelle. À toi désormais d’assumer ton acte.
Ta fille qui t’a tant désiré et qui te renie.
Marion farfouille à quatre pattes, use de son autonomie pour
fouiller le dessous des meubles, déchire le moindre magazine qu’elle trouve à
portée de main, utilise ses jouets comme des outils ou des projectiles. Elle
explose de rire à chaque fois qu’elle frappe de la main son bilboquet. Les
sonorités et le mouvement de va - et - vient diminuent et l’objet s’immobilise.
Elle le regarde, comme fascinée. Elle attend juste que le jouet cesse sa course
folle pour mieux le renverser.
Un gros paquet de linge sale attend dans un panier en osier posé à l’entrée de la salle de bains. Victoria remplit une machine de blanc, tourne le bouton au programme deux et enclenche le bouton. La cuve métallique se remplit d’eau dans un bruit saccadé. Elle ferme la porte et s’isole pour joindre son grand-père. La vie continue.
*******
Je m’en souviens très
bien, je dormais profondément. Pour ne pas avoir froid, j’avais empilé des
pull-overs par-dessus mes couvertures. Les premières rondes étaient passées
dans un sommeil de pénombre. Le surveillant chasse l’ennui dans un halo de
lumière. Silence… Le surveillant est un élève chez les grands. Il devait être
onze heures moins le quart…
Une fenêtre vola en
éclat dans un bruit de douche froide. L’écho s’amplifia dans le couloir désert.
Puis le silence s’engouffra, aussitôt stoppé. Les surveillants ruaient dans
tous les sens. Ça hurlait.
Ils nous sortirent du
lit, couverture au sol, pieds nus. Le pyjama ne suffisait pas. On avait froid.
On dormait. On ne comprenait pas. On s’interrogeait silencieusement du regard.
On attendit debout que le coupable se dénonce. Un surveillant désigna deux
pensionnaires. Ils balayèrent. Les morceaux de verre formaient un monticule de
reflets.
Le coupable ne se
dénonça pas. Il n’y avait donc pas de coupable. Mais il fallut attendre,
attendre et encore attendre, dans un silence de glace. Les surveillants étaient
aussi des élèves. Ils avaient des chefs… Il était vital pour eux de s’organiser
et d’aboyer de concert. Nous, on attendait. Je n’avais pas de voisin de
chambrée. La main contre la cloison, je sommeillais. Les pantoufles ne
suffisaient pas. Le lit nous manquait. On cherchait un moyen pour tenir notre
attention, mais l’attention était hantée de sommeil.
Il fallait des
coupables et qu’ils fassent la preuve de leur innocence. J’étais coupable, mais
je ne le savais pas encore. L’enquête n’avait pas encore commencé. Mais chacun
était suspect.
Qui pouvait lancer un
caillou avec assez de force pour exploser la vitre ? Les ingrédients
mathématiques permettaient de poser l’équation : force, puissance,
distance. Les grands, ceux qui nous gardaient, avaient fait des maths. Ils
savaient poser l’équation et
Il ne se dénonça pas. À
force d’attendre, il fallait prendre des décisions. Le père rappliqua. Les
choses devenaient graves. Et pourtant, l’incident fut clos. On se recoucha.
Mais le sommeil commençait à ricaner. J’étais inquiet…
Le lendemain matin,
les externes apprirent vite les événements de
« Alors !
Encore fait parler de lui… »
La distance à franchir
pour atteindre ma table s’allongeait au fur et à mesure de mes pas. Je sentais
la présence d’une paire d’yeux dans mon dos. Elle me suivit depuis la porte.
« C’est comme les
résultats. »
Silence ! Je
posai mon cartable, sortis mon cahier, cherchais ma trousse et ouvris mon livre
en baissant les yeux. Mes lunettes de myope ne suffisaient plus pour faire
écran. Il était juste au-dessus de moi. Une feuille s’interposa dans mon champ
de vision. C’était ma copie.
« Huit sur
quarante. Vous êtes nul. Ce n’est pas comme vos entraînements au tir !
Pour ça, vous êtes plus doué. »
Silence ! Ne rien
dire. Attendre que la tempête passe. Cela ne changerait rien de parler. Il ne
me croirait pas.
« Vous viendrez à
mon bureau à midi. »
L’heure de cour se
passa sans m’atteindre. Je n’écoutais pas les paroles des uns et des autres,
dans une humeur flottante. Je me protégeais. Les remarques revenaient sans
cesse. Je savais que cela finirait par au moins une colle, peut-être un
avertissement, au pire le renvoi. Cette issue aurait été une délivrance pour
moi, une honte pour Dieu.
« Du con, au
tableau. Récitez-moi le verbe «capio» au passif.
― Je
ne le connais pas.
― Vous
me le copierez dix fois.
― Mhm !
Mon père… » ai-je dû dire en maugréant entre mes dents.
Pendant la récréation
de dix heures, j’ai essayé de comprendre. Mais les autres accusés se taisaient.
Ils avaient peur de
******
Talibanisme médical ! Ils ne soignent pas. Ils suppriment
juste la carapace éthylique qui protège d’un mal-être profond. Mais le mal-être
reste et vous gangrène encore davantage. Comment apprendre à dormir, si, chaque
nuit, des cauchemars hantent votre cerveau ? Comment faire confiance dans
un univers aussi manichéen ! Il suffirait d’arrêter de boire, de fumer
pour être heureux. Rentrer dans le moule, que nous propose-t-on d’autres ?
Les médicaments corsètent et fabriquent une paix sociale à
bon prix. Ainsi, Guy pourrait devenir une plante grasse posée sur un balcon,
sans plus d’imagination. Il refuse ce principe de traiter les conséquences
sans réfléchir aux causes. Toutes les drogues déviantes deviennent néfastes. À
nouveau, il faut rentrer dans le moule des réponses attendues. Aucune liberté.
― Vous devriez réellement faire une postcure, explique doctement l’assistante sociale.
― Je dois retourner chez moi voir ma femme.
― Mais, elle peut venir vous voir.
― Oui, Marion, ma fille, a besoin de moi.
― Votre cure se termine dans une semaine. Vous avez encore le temps de réfléchir. Je vous sens encore fragile. Quel âge a votre petite fille ?
― Huit mois. Et elle a besoin de moi.
― Terminez votre cure !
― Je dois retourner sur Paris à la fin de cette semaine.
― Il faut d’abord que vous rencontriez le docteur.
― Quand ?
― Voyons voir ! Pas avant demain. Et encore, avec de la chance !
― Quelle heure ?
― Quatorze heures. »
Elle se caresse les mains, puis se lève pour le raccompagner
jusqu’à
Guy retrouve le goût de l’ennui. La neige a fondu. Des tas gris et blancs parsèment le chemin qui conduit au café cendrier. On se réchauffe les doigts, on se parle, chacun se fabrique une psychanalyse sauvage entre dégoût et mépris de soi. Les mots poussent à la confidence, à mettre des mots sur les souffrances sur les litres. La consommation est le baromètre de l’abrutissement. La nature est son tropique. Il n’y a que des humains aux chairs écorchées, à la gueule ravagée. Il parle, pose des mots sur les souffrances des autres. Il sait désormais qu’il n’est plus seul au monde.
Hélène vient d’avoir trente ans. Elle est visiteuse
médicale. À la fin, elle ne pouvait plus travailler. Elle restait cloîtrée dans
son appartement et parlait à sa bouteille de blanc. La tremblote chaque
matin ! Georges est un coiffeur de génie perdu au fond du monde, dans un
village breton. Il parle de ses outils avec tendresse. Il raconte ses clientes,
puis la rupture, il parle de sa femme et de son fils. Il ne les voit plus
depuis cinq ans. Ça l’a moralement ruiné. Une véritable épave
sentimentale ! Troisième tentative de sevrage et aucun espoir à l’horizon.
Qui est coupable ? Personne ! Il est trop sensible pour supporter son
enfer. Simon est un toxico professionnel, sans expérience de
Guy marche entre le parking et
******
Comme chaque matin, Jean-Philippe soulève le crochet vert
qui retient la porte de la boîte aux lettres et laisse tomber, sous le poids,
quelques grammes de publicités mensongères. Prospectus aux couleurs criardes de
la société de surconsommation. La vitesse est plus rapide qu’à l’habitude. Le
courrier de Victoria s’écrase sur le tas de publicités bariolées.
Jean-Philippe se caresse les moustaches, ramasse les papiers épars, trie son courrier et jette le reste aux ordures. Le chemin qui mène à la maison serpente comme ses pensées. Il marche rapidement, sans se laisser démonter. Le temps lui a donné cette apparence tranquille que confèrent les cheveux gris. Mais, sa mâchoire appartient à la race des carnassiers. Jean-Philippe aime séduire et écraser. Il se sent tellement supérieur.
Jean-Philippe rit… d’un rire maladif. Il nettoie
consciencieusement son nouveau fusil de chasse. Avec les nouvelles cartouches à
ailettes et ses canons superposés, elles peuvent arrêter un sanglier en pleine
course. Finement ouvragé. Il se l’est offert pour une partie de chasse au
Canada. Il glisse deux balles dans les fûts. Il n’y a pas d’autre issue :
décharger une dernière fois sa morgue et disparaître de la surface de
Fulgurance du sang, le corps recule dans une gerbe rouge
écarlate. Sa cervelle couvre le mur crépi. Accrochée au mur, la reproduction du
fils prodigue de Jérôme Bosch est un champ de bataille. Des lambeaux de chair
cachent le père. Des débris d’os sanglants souillent
Sa femme entendit la détonation de sa chambre. Elle
descendit l’escalier, poussa la porte menant au bureau de Jean-Philippe. Elle
vit son mari et appela
******
La valise semble plus légère qu’à l’aller. La rue dévale
jusqu’à
Le quai de la gare est désert. Le train doit arriver dans
une heure. Guy s’installe sur un banc en béton froid. Une flaque d’eau brille à
ses pieds. La chaleur des premiers rayons provoque une série de frissons le
long de sa nuque. Un sentiment de profonde lassitude envahit ses neurones. Le
ressac de ses émotions se brise aux portes des restes de son amnésie, ou de son
traumatisme. Des vagues de souvenirs s’abandonnent sur la plage de sa mémoire.
Désormais, c’est certain, Marion aura un père… réel et
fragile. Victoria délire… Les hommes ont compris depuis longtemps qu’ils
étaient des mères comme les autres. Mais que la société n’en veut pas, qu’il ne
faut pas que cela se sache, qu’il faut garder l’homme dans l’ignorance de
Un train à grande vitesse vrille les tympans. Quelques
secondes de grands vents ! Les wagons défilent en faisant crisser l’air.
Les voyageurs vont à Stuttgart ou à Munich. Le téléphone de Guy, galet de
plastique, vibre dans sa main. Sur l’écran s’affichent le numéro de téléphone
et le nom de Victoria.
« Allô, Guy ! C’est Victoria. Ça s’est bien passé ta sortie ? Tu arrives à quelle heure sur Paris ? Tu me manques…
― Vers 20 heures. Il fait beau ici… Je bronze aux derniers rayons de soleil de l’année en pensant à toi. Est-ce que tu aimerais que je te fasse un enfant ?
― Je ne te répondrai pas au téléphone. Pourquoi me poses-tu cette question maintenant ?
― J’ai l’impression d’accoucher et que tu m’as fait vivre ta grossesse à rebours. Il faudra que tu me racontes la genèse de Marion. J’aimerai qu’on puisse vivre ensemble, construire une vie commune.
― Je ne crois pas que cela soit le bon moment. Je viens d’envoyer une cassette vidéo à mon géniteur.
― Ton père ?
― Oui, si tu veux. Il m’empêchait de t’aimer et d’être libre de vivre. Alors je l’ai éliminé, effacé. Il n’existe plus. Depuis, je me sens beaucoup mieux, comme soulagée d’avoir pu mettre des mots sur mes secrets. Je te raconterai tout cela à ton retour.
― Et, comment va Marion ?
― Marion est un ange. Elle ne pleure jamais, comme si elle voulait se faire oublier.
― Tu ne crois pas qu’elle a besoin d’un père ?
― Je crois que j’ai surtout besoin de te voir ! Tu me manques… Et puis, il faut que je te raconte ce que j’ai fait depuis que tu es parti. »
Il faut que Guy règle, lui aussi, ses affaires… du passé…
les affaires de Dieu son père… Il veut stopper cette filiation mensongère.
Puisque le fils perdu perdure depuis des générations. Il se murmure
intérieurement une petite prière que l’on fredonne en dedans. « Je suis le
fils de Dieu le père, lui-même fils de Dieu, qui l’était de Dieu… Unique passé,
unique présent et unique futur. Je dois donc prendre la charge d’être père,
d’être Dieu… moi aussi, mon père. »
Des photos en couleurs, des scènes de vacances, des fous rires, des plongées en eaux profondes… Les images du passé refont surface. Des milliers de bons moments à fleur de peau ! L’âme apaisée, Guy sourit sous la chaleur apaisante. Les voyageurs se groupent sur le quai : familles nombreuses, couple d’amoureux, célibataires… Le train entre en gare. Les voyageurs ne se parleront jamais. Quelques minutes d’attente, des mouvements de la main à travers la vitre, on se quitte et chacun se souhaite un bon voyage au moment de la fermeture automatique des portes.
Le paysage défile entre cafés ambulants, siestes grossières, lectures amorphes… l’esprit de Guy retrace le chemin parcouru depuis sa rencontre avec Victoria, ces huit petits mois qui l’ont transformé, cette demande en paternité. Le ciel plonge vers le soir et le soleil embrase les banlieues menant à la gare de l’Est. Le métro même a des allures de joyeuse pagaille… avec ses sourires esquissés. Guy compte mentalement les stations et les changements de lignes. Cette plongée en apnée lui permet de retarder le moment de penser aux retrouvailles, de gagner encore quelques minutes d’incertitude, de se perdre dans la foule anonyme. Guy adore cette ville pourrie.
******
La salle de classe est
vide. Les tables ont été repoussées dans un coin. Les hautes fenêtres sont des
projecteurs qui poursuivent le temps. Le Père attend, derrière son bureau. Il
me toise. Il fabrique sa machine à questions… sans réponse. J’attends debout,
raide comme un piquet. Mes mains sont moites. Une torpeur froide glace mes
veines. Le Père sourit de sa bouche évasive et de ses tempes rosies. Il attend
que la crainte du silence s’installe… Je tremble.
« Viens par ici,
Guy. Maintenant, tu vas répondre à mes questions. »
Il attrape
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