Chapitre XII – Focales 

Guy erre, hirsute, dans les rues branlantes. Le cheminement de ses réflexions dérive, dans l’espoir de ne jamais voir la fin de ce qu’il écrit, repoussant ainsi l’ultime échéance. Veine tentative d’étreindre un fragment de vérité, dans un monde où le mensonge personnel est permanent. Il ne fait plus la différence entre le jour et la nuit. Il avance ainsi les yeux fermés, bousculant les passants sur son passage. Certains souvenirs remontent d’une traite. Sa batterie de téléphone est vide. Il ne capte plus aucun message, comme s’il était seul au monde. Certains événements prennent un sens qu’il ignorait auparavant. En dehors du contexte, ils n’ont aucune consistance. Mais là, chaque élément trouve sa place. Depuis cette année de pension, chacun de ses projets a avorté, mais il refuse de porter une quelconque responsabilité. Une faillite organisée, une série d’improvisations, une réclusion alcoolique comme on entre en pénitence. Pour Guy, Victoria est simplement l’ultime échec de la série. Un pat plutôt qu’un mat. 

Dans les couloirs du métro, la grisaille de la rentrée assombrit encore davantage le bronzage des vacanciers. L’été vient de s’éteindre. Quelques arbres commencent à roussir. L’air est doux. C’est encore l’été indien. Mais la pluie va bientôt revenir. Chacun le sent. Des semaines qu’ils ne se sont pas parlés. Guy s’ennuie autant de Victoria que de Marion. Leurs absences lui pèsent. Il voudrait savoir si ses dents poussent correctement, si elle balbutie ses premiers mots, si elle bricole ses premiers jeux, si elle grossit. Il ne connaît aucune des réponses. Victoria ne lui a pas téléphoné pour donner des nouvelles.

Non, il aurait préféré la voir, l’entendre, la sentir. Il aurait voulu en parler, la vivre et y consacrer tout son temps. Mais, non, Victoria n’est plus là. Disparue. Un vide, une absence que l’alcool n’arrive pas à combler. Un instant Guy, y a cru. À y regarder de plus près, c’est juste une histoire de fesses rocambolesque, une partie de jambes en l’air, un coït interrompu… Un bon plan cul ! Voilà ce qu’il pense. Cette histoire est devenue pour lui une simple abstraction. 

Guy pense que Dieu le condamne à jamais. Alors que l’un et l’autre s’ignorent superbement depuis une éternité. Cela s’appelle l’amour de la liberté. Ou la réalité désinvolte. Il suffit d’y croire. Guy y a cru vraiment. Il est même aller chercher du réconfort spirituel dans une abbaye cistercienne, à la recherche d’un dialogue intérieur, en se ressourçant dans la prière. C’était il y a des années. Il avait tendu l’oreille, mais aucun son n’était sorti. Dieu l’avait abandonné. Le Verbe ne se faisait pas claire, pas plus que chair. Guy ne cadrait plus dans le plan établi par Dieu. Il pouvait toujours ânonner les prières et les chants, le lien divin était rompu. Le Dieu matriciel avait enfanté un monstre dans lequel il ne pouvait se reconnaître. Son père croyait avoir enfanté le fils de Dieu. Il est à peine le fils des hommes. Une sorte d’avortement social.

À l’entendre, ses parents sont un couple formidable… Mais ils n’ont aucune réponse à donner à leur fils en dehors de la prière. La guérison passe par la foi. Ils préfèrent laisser faire la main de Dieu. Ils y croient dur comme fer. Ils y mettent de la bonne volonté, mais rien n’existe en dehors de cette dimension intemporelle et mystique. D’ailleurs, ils sont devenus des étrangers les uns pour les autres. Ils se voyaient sans s’entendre. Ostracisme familial ou bannissement volontaire. Les parents de Guy reportent leur affection sur les femmes de la maison qui accouchent, sur les pères qui veillent, sur l’organisation matricielle de la descendance. Le fils a manqué à sa parole tandis que ses sœurs, elles, engendrent pour les générations futures. 

Guy ne supporte plus depuis longtemps leurs regards moralisateurs. Ce reproche silencieux qui pèse sur chacun de ses verres, comme une maladie ultime de sa dérive religieuse. L’alcool maussade l’isole du monde familial et une interprétation abusive de ses silences le confine à des crises de parano tribales. Il ne peut raconter sa propre histoire comme à un show télé. Toute tentative psychanalytique avorte sous la pression d’un œdipe impuissant. Le sacrifice n’a pas eu lieu. Pas de transfert. Une porte fermée. Tout comme il avait refusé d’emprunter le chemin de la spiritualité. La position allongée n’apporte rien de plus. On se trouve toujours dans la même impasse tant que le verbe n’est pas libéré.

 

********


Victoria retrouve l’adresse de son père. Mais, sur le moment, cela ne change pas grand-chose. Cela lui offre juste la liberté de le rencontrer si elle le désire. Mais pour lui dire quoi ? En dehors du crime, ils n’ont rien à partager. Ce père est un monstre, même si perdure ce lien indescriptible qui lie les humains les uns aux autres. Il doit être marié, avoir des enfants, être dans une vie rangée. Il doit agir en bon père de famille, comme si ses actes passés n’avaient aucune portée.

Un jour de grands vents, elle balade sa fille sur la plage. Il y a moins de monde. Les maisons se vident de leurs occupants comme à chaque fin de saison. Victoria, elle, a fait le ménage par le vide. Elle a conservé le mobilier de base, la vaisselle et le linge comme dans une location. Le reste a fini à la poubelle ou chez le brocanteur. Les murs gardent encore l’empreinte des tableaux, accentuant l’allure défraîchie des pièces. C’est une idée de Kurt, histoire de faire place nette. Deux artisans ont déjà fait des estimations. Les travaux commencent prochainement. Elle pense filmer le début du chantier, mémoriser pour la dernière fois les couleurs de son enfance.

 

********

 

À table, la bière était une pisse d’âne imbuvable. On était une douzaine à tenir ensemble autour de la table.

  Ils mettent du bromure dans les bouteilles. ça empêche d’être énervé. Mon grand frère m’a expliqué. C’est pour ça que je ne bois pas de leur bibine. 

Jacques connaît la vie, ou plutôt les conneries. Il habite un petit village usine. Trois fabriques de broderie emploient l’ensemble de la population. C’est le sosie de Gaston la Gaffe. Mais il est très violent. Il a déjà une revanche à prendre sur la vie. Les professeurs l’ont classé dans les éléments irrécupérables. Il prend la tête de l’équipe du soir parce que son grand frère est un caïd. Avec lui, on peut espérer être protégé des grands de troisième.

« Tu n’as pas du pain en trop ? »

Lui, c’est Georges. Il a toujours faim et s’entraîne à être sale. En fait, ses parents sont fauchés ; ses vêtements transpirent la misère. Il est gros et drôle. Largement de quoi en faire un copain. Son truc à lui, c’est de tourner sans cesse autour des arbres.

« J’ai du beurre et de la confiture. Qui veut ? »

Il reste économe dans l’âme. Cultivateur de père en fils. La pension reste le passage obligé pour le lycée agricole. La nature lui manque. Non pas son paysage, mais la terre qui le soutient.

« On aura du rab de lait. »

La cantine restait un moment de grande liberté. Les adultes s’éloignaient toujours de cette marée humaine affamée. Le matin était un moment de pure détente. Les cuisinières souriaient. L’odeur du lait emplissait les narines. Il n’y avait jamais assez de beurre. Mais on se débrouillait. Le plaisir de la bouche salivait dès le réveil. 

Quand Dieu punit, il punit sans relâche dans un dédain perpétuel. Car le condamné construit les barreaux de sa cage. Et Dieu ne pardonne pas celui qui s'enchaîne. Car il vit dans le péché. Ainsi celui qui péchera restera dans le péché jusque dans la vie éternelle.

La première semaine se termina sur une certitude : j’allais mourir dans cet enclos. Conception s’occupait ce samedi-là de ses œuvres. Le premier retour eut lieu en train. Une vieille berline rouge tirait des wagons puants. Pour une poignée de kilomètres, un changement était obligatoire. Les trains sont des lieux de plaisir solitaire. Je lus et accordais parfois quelques instants au paysage. Deux heures plus tard, j’arrivai au paradis entre Dieu et Vierge. 

Mes sœurs attendaient le Messie, il n’arriva que le fils indigne. Je me réfugiai dans le jardin derrière un gros chêne. Je téléphonai à un copain, mais il fallait faire les devoirs, faire croire… que l’enfant apprenait bien sa leçon. Dans l’abstinence viendrait le plaisir du travail. Il ne fallait pas compromettre les projets de Dieu. Ainsi se divisa le monde. D’un côté, il y eut un Dieu autiste, entouré de ses égéries. De l’autre, il y eut la vie qui commença par l’enfer.

Je décidai de ne plus expliquer mes états d’âme. Ainsi devait naître l’homme nouveau. Ainsi Dieu et Conception devinrent une intouchable icône. Je fis vœu de silence ; et ma cellule revêtit la forme d’un bâtiment de briques rouges. 

Quelques semaines suffirent pour entrer dans le moule de la monotonie. Je pratiquais à l’identique les rituels du voisin. J’essayais de m’intégrer. Je faisais mon possible pour attraper quelques amitiés. Je faisais le singe, grimaçant leurs réflexes. Ils attendaient pour manger. Je faisais de même.

Les « grands » nous embêtaient souvent… Ils nous poussaient pour entrer les premiers à la cantine. On ne se laissait pas faire. On n’avait simplement pas le dessus. Le midi, on trouve toujours quelqu’un à qui parler… Quelqu’un, c’est toujours un externe. Lui sort le soir… peut voir la télévision… peut respirer et hurler à la sortie de l’école… Lui appartient au monde des vivants. Nous, les pensionnaires, attendions le samedi. Au regard des résultats, les élèves de ma classe décidèrent que je n’étais pas digne d’intérêt.

« Pourquoi ils t’ont laissé passer ? T’as eu du piston…

  Pourquoi tu lis comme ça ? T’as quelque chose à cacher.

  Il est mauvais… Il est pensco. Il est cochon.

T’es le tricheur, t’es qu’un feignant qui pue de la vache. T’es qu’un con de pensco. »

Mon voisin cachait sa copie. On ne triche pas ici. On travaille. On s’abrutit d’algèbre et de géométrie, de déclinaisons et de vocabulaire. On se gonfle de savoirs informes. Un brouillard d’incompréhension se levait. Au mois de septembre, les journées sont longues. Un rayon de lumière permettait de faire durer le plaisir. Dehors, quelques oiseaux chantaient dans le marronnier de la cour de récréation, déserte en fin de journée. Il y avait un silence enchanteur à l’extérieur. Je prolongeais alors les plaisirs de la lecture. 

Dans le dortoir, la tuyauterie claquait en tous sens, dans des grognements borgnes. C’était les orgues de Staline. Chaque matin et chaque soir, le vacarme des tuyauteries indiquait les rituels de l’hygiène : se laver les dents, se rincer les aisselles, se débarbouiller le visage et s’essuyer les mains. Certains prenaient une douche le soir. Je n’en prenais pas… Je ne comprenais rien à ce monde de virilité.

La nuit, j’avais peur de m’endormir, ou même de bouger. Le silence était entrecoupé de grognements et de ronflements. Un cri s’échappait parfois. Le surveillant faisait ses rondes. Je lisais parfois sous ma couverture avec une lampe de poche. Il fallait ruser.

Mes premiers pleurs furent des larmes d’abandon. Je n’avais mordu dans aucune pomme pour connaître pareil exil. Ils ont dû se tromper. Il y a sans doute une erreur. Pourquoi Conception n’est-elle pas à mes côtés ? Je suis démuni devant ce monde de grands qui bousculent, qui agressent, qui verbalisent. J’essaie de bien travailler, mais les leçons ne rentrent pas. Les devoirs, à vrai dire, je ne les comprends pas. Ici, il n’y a rien que des murs pour se cogner la tête. Tout est triste. Les arbres sont tristes, les oiseaux sont tristes. Les odeurs sont tristes. Les enfants de ma classe sont méchants. Je priai dans une fièvre radicale : « Mon Dieu, venez-moi en aide ! Voyez comme je souffre ! Pourquoi m’abandonnez-vous ? Je priai pour retrouver la main de ma mère. » 

Entre les draps, il n’y a que moi. Je sais que le petit garçon est en train de mourir dans un feulement de pleurs. Le soleil se couche. Je ne distingue plus les écailles de vernis de l’encadrement des fenêtres. Il fait nuit. Il ne faut pas faire de bruit. Le surveillant peut venir à tout moment. Avec sa lampe torche, il inspecte les lieux.

 

********

 

Guy pleure… comme un enfant qui sait qu’il ne sera pas consolé. Enfin, il pleure. Il pense à Marion. Sa petite main suffirait à calmer ce tremblement d’effroi. Ses cris sont comme un écho aux hurlements de l’accouchement. Salées, les larmes rongent et nervurent les strates du passé. Mais ces pleurs sont une délivrance.

Sur la pointe des pieds, il s’est approché et a frappé à la porte du souvenir. Il n’y eut pas de bourrasques quand il l’ouvrit. Seulement la certitude d’être. Sa mémoire avait oblitéré une année complète. Il allait pouvoir comprendre et vivre avec. Puisque cette année-là, d’oreilles confiantes et confidentes. 

Le mélange tranxène-alcool crée un univers cotonneux dans lequel Guy perd ses repères. Il écrit quelques lignes par jour, un gros paragraphe, juste de quoi se donner bonne conscience. Cette routine pallie à l’indigestion de mots. Depuis qu’il a commencé à se confier, il se laisse aller à la pente naturelle de l’alcool comme dernier refuge de ses vertiges.

En Normandie, Victoria boucle ses valises et attend le taxi qui la conduira à la gare. Les peintres déchargent leurs échafaudages. Marion babille. Tout compte fait, la mer leur a réussi. Victoria va mieux. Elle s’alimente, prend soin d’elle et se préoccupe chaque jour davantage de sa fille. Cela la rassure. Guy et Victoria se sont appelés longuement la veille au soir. Ils doivent se rejoindre au bout du quai, à Paris. Cette conversation téléphonique a comblé la distance qui les séparait depuis plusieurs semaines. 

Ces retrouvailles forment dans leur esprit comme un carrefour dans leur relation. Ils savent que l’heure des choix s’approche. Ils ne foncent plus vers l’inconnu, mais doivent songer à construire un avenir commun. Elle réalise à quel point elle a besoin de lui, de sa présence, de sa voix. Elle s’imagine une rencontre à se jeter dans les bras l’un de l’autre. Songeuse, comme si leurs retrouvailles pouvaient permettre de réduire la fracture de leurs lignes de vie. L’intuition de fonder un foyer où il sera possible enfin de s’épanouir. Elle se dit : « Je l’aime et cela me suffit. » Ce projet est une vraie nouveauté parce qu’elle a toujours été incapable de se l’imaginer. Pourtant, il lui faut rompre le cercle qui les emprisonne l’un et l’autre. La mort peut-être ? Comment enterrer ces années de perversion ? Personne ne le sait. Pas plus le prince charmant que le dernier hebdo bien-pensant…

Guy n’a jamais parlé de la pension à qui que ce soit, de cette solitude qui pourrit la vie à force de silences. Il n’a jamais abordé le sujet. Sa blessure secrète est trop à vif. Il voudrait pourtant pouvoir en parler à Victoria, mais il s’en sent incapable. La fuite alcoolique remplit sa fonction de paravent, absorbant la réalité dans une sorte de trou noir. Il n’avait rien dit à ses parents à cette époque la. Il avait gardé le secret, tellement persuadé de sa culpabilité. 

Il attend au bistrot, ivre mort. Il fixe le flot anonyme des passants, joue avec les pièces de monnaie qui traînent au fond de sa poche. Il a peur de se morceler davantage, de perdre ses derniers repères s’il accepte d’être soigné. Il ne bouge pas quand il voit la poussette de Marion. La honte le pétrifie. Il ne peut s’imaginer être aimé. Écartelé entre son désir de se soigner et sa répulsion du bonheur, il préfère étreindre une bière. On n’offre pas le paradis à un ivrogne, ce type de malade doit finir dans le caniveau ou se faire soigner. Victoria s’éloigne pour rejoindre la tête de taxi. Guy avale une dernière gorgée. Il paie et la suit de loin.

Une longue chenille serpente sur le trottoir. Valises, cartons, chariots, ils attendent le coffre d’un taxi pour disparaître dans le flot de la circulation. Une valse ininterrompue de rencontres avortées ! Chacun s’en retourne à ses occupations. Victoria laisse passer deux couples chargés de paquets. Guy indique sa présence en la prenant par les hanches. Il rêve d’un tango argentin, mais son haleine pue l’alcool. Elle se retourne pour le fixer de ses yeux bleus, délavés.

« Tu te cachais où ?

  Je buvais des bières au café.

  Appelle-moi quand tu auras dessaoulé. Je ne suis pas ta mère. » 

Une voiture s’arrête à sa hauteur. Le chauffeur range les bagages et la poussette. La course chargée, Victoria disparaît dans le tumulte de la ville. Il n’a même pas eu le temps d’embrasser Marion. Le client suivant lui demande de se pousser. Quelques voitures plus tard, la file s’éteint laissant Guy seul au milieu de la chaussée. Il se retrouve immédiatement au café à vider ses angoisses au rythme des pressions. Elle ne lui a quasiment pas parlé.

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