Dans les couloirs du métro, la grisaille de la rentrée assombrit encore davantage le bronzage des vacanciers. L’été vient de s’éteindre. Quelques arbres commencent à roussir. L’air est doux. C’est encore l’été indien. Mais la pluie va bientôt revenir. Chacun le sent. Des semaines qu’ils ne se sont pas parlés. Guy s’ennuie autant de Victoria que de Marion. Leurs absences lui pèsent. Il voudrait savoir si ses dents poussent correctement, si elle balbutie ses premiers mots, si elle bricole ses premiers jeux, si elle grossit. Il ne connaît aucune des réponses. Victoria ne lui a pas téléphoné pour donner des nouvelles.
Non, il aurait préféré la voir, l’entendre,
Guy pense que Dieu le condamne à jamais. Alors que l’un et
l’autre s’ignorent superbement depuis une éternité. Cela s’appelle l’amour de
À l’entendre, ses parents sont un couple formidable… Mais
ils n’ont aucune réponse à donner à leur fils en dehors de
Guy ne supporte plus depuis longtemps leurs regards
moralisateurs. Ce reproche silencieux qui pèse sur chacun de ses verres, comme
une maladie ultime de sa dérive religieuse. L’alcool maussade l’isole du monde familial
et une interprétation abusive de ses silences le confine à des crises de parano
tribales. Il ne peut raconter sa propre histoire comme à un show télé. Toute tentative
psychanalytique avorte sous la pression d’un œdipe impuissant. Le sacrifice n’a
pas eu lieu. Pas de transfert. Une porte fermée. Tout comme il avait refusé
d’emprunter le chemin de
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Victoria retrouve l’adresse de son père. Mais, sur le moment, cela ne change pas grand-chose. Cela lui offre juste la liberté de le rencontrer si elle le désire. Mais pour lui dire quoi ? En dehors du crime, ils n’ont rien à partager. Ce père est un monstre, même si perdure ce lien indescriptible qui lie les humains les uns aux autres. Il doit être marié, avoir des enfants, être dans une vie rangée. Il doit agir en bon père de famille, comme si ses actes passés n’avaient aucune portée.
Un jour de grands vents, elle balade sa fille sur
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À table, la bière
était une pisse d’âne imbuvable. On était une douzaine à tenir ensemble autour
de la table.
― Ils
mettent du bromure dans les bouteilles. ça
empêche d’être énervé. Mon grand frère m’a expliqué. C’est pour ça que je ne bois
pas de leur bibine.
Jacques connaît la
vie, ou plutôt les conneries. Il habite un petit village usine. Trois fabriques
de broderie emploient l’ensemble de
« Tu n’as pas
du pain en trop ? »
Lui, c’est Georges.
Il a toujours faim et s’entraîne à être sale. En fait, ses parents sont
fauchés ; ses vêtements transpirent
« J’ai du
beurre et de
Il reste économe
dans l’âme. Cultivateur de père en fils. La pension reste le passage obligé
pour le lycée agricole. La nature lui manque. Non pas son paysage, mais la
terre qui le soutient.
« On aura du
rab de lait. »
La cantine restait
un moment de grande liberté. Les adultes s’éloignaient toujours de cette marée
humaine affamée. Le matin était un moment de pure détente. Les cuisinières
souriaient. L’odeur du lait emplissait les narines. Il n’y avait jamais assez
de beurre. Mais on se débrouillait. Le plaisir de la bouche salivait dès le
réveil.
Quand Dieu punit, il
punit sans relâche dans un dédain perpétuel. Car le condamné construit les
barreaux de sa cage. Et Dieu ne pardonne pas celui qui s'enchaîne. Car il vit
dans le péché. Ainsi celui qui péchera restera dans le péché jusque dans la vie
éternelle.
La première semaine
se termina sur une certitude : j’allais mourir dans cet enclos. Conception
s’occupait ce samedi-là de ses œuvres. Le premier retour eut lieu en train. Une
vieille berline rouge tirait des wagons puants. Pour une poignée de kilomètres,
un changement était obligatoire. Les trains sont des lieux de plaisir
solitaire. Je lus et accordais parfois quelques instants au paysage. Deux
heures plus tard, j’arrivai au paradis entre Dieu et Vierge.
Mes sœurs
attendaient le Messie, il n’arriva que le fils indigne. Je me réfugiai dans le
jardin derrière un gros chêne. Je téléphonai à un copain, mais il fallait faire
les devoirs, faire croire… que l’enfant apprenait bien sa leçon. Dans
l’abstinence viendrait le plaisir du travail. Il ne fallait pas compromettre les
projets de Dieu. Ainsi se divisa le monde. D’un côté, il y eut un Dieu autiste,
entouré de ses égéries. De l’autre, il y eut la vie qui commença par l’enfer.
Je décidai de ne
plus expliquer mes états d’âme. Ainsi devait naître l’homme nouveau. Ainsi Dieu
et Conception devinrent une intouchable icône. Je fis vœu de silence ; et
ma cellule revêtit la forme d’un bâtiment de briques rouges.
Quelques semaines
suffirent pour entrer dans le moule de
Les
« grands » nous embêtaient souvent… Ils nous poussaient pour entrer les
premiers à
« Pourquoi ils
t’ont laissé passer ? T’as eu du piston…
― Pourquoi
tu lis comme ça ? T’as quelque chose à cacher.
― Il
est mauvais… Il est pensco. Il est cochon.
― T’es le tricheur, t’es qu’un feignant qui
pue de
Dans le dortoir, la
tuyauterie claquait en tous sens, dans des grognements borgnes. C’était les
orgues de Staline. Chaque matin et chaque soir, le vacarme des tuyauteries
indiquait les rituels de l’hygiène : se laver les dents, se rincer les
aisselles, se débarbouiller le visage et s’essuyer les mains. Certains
prenaient une douche le soir. Je n’en prenais pas… Je ne comprenais rien à ce
monde de virilité.
La nuit, j’avais
peur de m’endormir, ou même de bouger. Le silence était entrecoupé de
grognements et de ronflements. Un cri s’échappait parfois. Le surveillant
faisait ses rondes. Je lisais parfois sous ma couverture avec une lampe de
poche. Il fallait ruser.
Mes premiers pleurs
furent des larmes d’abandon. Je n’avais mordu dans aucune pomme pour connaître
pareil exil. Ils ont dû se tromper. Il y a sans doute une erreur. Pourquoi
Conception n’est-elle pas à mes côtés ? Je suis démuni devant ce monde de
grands qui bousculent, qui agressent, qui verbalisent. J’essaie de bien
travailler, mais les leçons ne rentrent pas. Les devoirs, à vrai dire, je ne
les comprends pas. Ici, il n’y a rien que des murs pour se cogner
Entre les draps, il
n’y a que moi. Je sais que le petit garçon est en train de mourir dans un
feulement de pleurs. Le soleil se couche. Je ne distingue plus les écailles de
vernis de l’encadrement des fenêtres. Il fait nuit. Il ne faut pas faire de
bruit. Le surveillant peut venir à tout moment. Avec sa lampe torche, il
inspecte les lieux.
********
Guy pleure… comme un
enfant qui sait qu’il ne sera pas consolé. Enfin, il pleure. Il pense à Marion.
Sa petite main suffirait à calmer ce tremblement d’effroi. Ses cris sont comme
un écho aux hurlements de l’accouchement. Salées, les larmes rongent et
nervurent les strates du passé. Mais ces pleurs sont une délivrance.
Sur la pointe des pieds, il s’est approché et a frappé à
la porte du souvenir. Il n’y eut pas de bourrasques quand il l’ouvrit.
Seulement la certitude d’être. Sa mémoire avait oblitéré une année complète. Il
allait pouvoir comprendre et vivre avec. Puisque cette année-là, d’oreilles
confiantes et confidentes.
Le mélange tranxène-alcool crée un univers cotonneux dans lequel Guy perd ses repères. Il écrit quelques lignes par jour, un gros paragraphe, juste de quoi se donner bonne conscience. Cette routine pallie à l’indigestion de mots. Depuis qu’il a commencé à se confier, il se laisse aller à la pente naturelle de l’alcool comme dernier refuge de ses vertiges.
En Normandie, Victoria boucle ses valises et attend le
taxi qui la conduira à
Ces retrouvailles forment dans leur esprit comme un carrefour dans leur relation. Ils savent que l’heure des choix s’approche. Ils ne foncent plus vers l’inconnu, mais doivent songer à construire un avenir commun. Elle réalise à quel point elle a besoin de lui, de sa présence, de sa voix. Elle s’imagine une rencontre à se jeter dans les bras l’un de l’autre. Songeuse, comme si leurs retrouvailles pouvaient permettre de réduire la fracture de leurs lignes de vie. L’intuition de fonder un foyer où il sera possible enfin de s’épanouir. Elle se dit : « Je l’aime et cela me suffit. » Ce projet est une vraie nouveauté parce qu’elle a toujours été incapable de se l’imaginer. Pourtant, il lui faut rompre le cercle qui les emprisonne l’un et l’autre. La mort peut-être ? Comment enterrer ces années de perversion ? Personne ne le sait. Pas plus le prince charmant que le dernier hebdo bien-pensant…
Guy n’a jamais parlé de la pension à qui que ce soit, de
cette solitude qui pourrit la vie à force de silences. Il n’a jamais abordé le
sujet. Sa blessure secrète est trop à vif. Il
voudrait pourtant pouvoir en parler à Victoria, mais il s’en sent incapable. La
fuite alcoolique remplit sa fonction de paravent, absorbant la réalité dans une
sorte de trou noir. Il n’avait rien dit à ses parents à cette
époque la. Il avait gardé le secret, tellement persuadé de sa culpabilité.
Il attend au bistrot, ivre mort. Il fixe le flot anonyme des passants, joue avec les pièces de monnaie qui traînent au fond de sa poche. Il a peur de se morceler davantage, de perdre ses derniers repères s’il accepte d’être soigné. Il ne bouge pas quand il voit la poussette de Marion. La honte le pétrifie. Il ne peut s’imaginer être aimé. Écartelé entre son désir de se soigner et sa répulsion du bonheur, il préfère étreindre une bière. On n’offre pas le paradis à un ivrogne, ce type de malade doit finir dans le caniveau ou se faire soigner. Victoria s’éloigne pour rejoindre la tête de taxi. Guy avale une dernière gorgée. Il paie et la suit de loin.
Une longue chenille serpente sur le trottoir. Valises,
cartons, chariots, ils attendent le coffre d’un taxi pour disparaître dans le
flot de
« Tu te cachais où ?
― Je buvais des bières au café.
― Appelle-moi quand tu auras dessaoulé.
Je ne suis pas ta mère. »
Une voiture s’arrête à sa hauteur. Le chauffeur range les
bagages et
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