Chapitre VI - Fugit amor 

La vieille maison bruisse de vie. Les fenêtres grandes ouvertes, Victoria rit à gorge déployée en écoutant les truculentes lourdeurs germaniques de Kurt. Elle a insisté ; il n’a pas su refuser et s’accommode finalement très bien de son rôle de grand-père et d’arrière-grand-père. Même si ses habitudes se prêtent mal aux exigences du nouveau-né, les mains tremblantes du vieil homme tiennent avec émotion le biberon tiède. L’ancien soldat berce dans ses bras un enfant de son sang. Marion, petite bouille endormie, songe au plaisir gustatif du lait, touche la joue râpeuse en gazouillant. Un lien invisible s’installe ainsi pour l’éternité.  Le réveil s’accorde une renaissance, plus complexe et symbiotique que la veille. Elle goûte le plaisir de s’initier à la vie. La boucle semble boucler. Ainsi le temps semble parfois s’accrocher à l’éternité, créant une parenthèse de relative quiétude.

Victoria puise dans des forces qu’elle ne connaissait pas. Tout est nouveau, ses brusques accès de colère comme ses crises de larmes. Son métabolisme subit des mutations physiologiques profondes. Mais plus encore, la naissance de sa fille lui permet d’aborder enfin son histoire de femme en face. Pleinement héritière de son passé, elle peut enfin se délivrer de ses démons. L’étoffe de sa maternité l’enveloppe et et la rassure. Son grand-père l’a accouché de son identité profonde. Son passé fait désormais échos à son avenir, apaisant ainsi les craintes du présent.

Les moules ouvertes dégagent un parfum d’embruns et de thym. Le jus marine dans la crème fouettée. Une coquille vide sert de couvert. Elle fouille et tire les chairs cuites de leur abri. Kurt se régale et raconte son histoire d’amour, heureux de partager ce souvenir charnel. Comme une photo jaunie par le temps où seul le narrateur peut poser des éclats de couleurs sur l’ensemble sépia.   

« J’ai rencontré Rose pendant une permission. On se croisait souvent, mais ce jour-là, il y eu comme une étincelle. C’est ça, une étincelle quand nos regards se sont croisés. Je lui ai demandé le chemin du port. Elle a rit. On est resté ensemble à discuter, à se demander toute la journée comment finir cette rencontre.

  C’est cette nuit - là que vous avez fait l’amour ?

La question semble saugrenue ; mais Victoria le titille, le chamaille, et l’agace, dans un regard complice.

  Nein, j’aimais ta grand-mère ! Les françaises sont des romantiques sentimentales. Il fallait que je la séduise. Ça a pris beaucoup de temps. »

Le ton est sans appel. Kurt fronce les sourcils, marquant, davantage son émotion que son mécontentement. Elle l’a blessé, mais il ne laisse rien paraître. Lui se plonge dans son passé, elle se moque du présent.   

« Désolée, je n’ai pas l’habitude d’avoir un grand-père.

  Non, je veux garder mon bon souvenir !

  Rose vous avait prévenu qu’elle était enceinte ?

  Elle ne le savait pas. Mon régiment a été envoyé sur le front, à l’est… Je pense toujours à ce moment-là. »

Les yeux bleus, enfoncés dans leurs orbites, fixent une ligne imaginaire où se mêlent fantômes et cauchemars. Son regard offre d’étranges similitudes avec celui de la mère de Victoria. Egaré dans un dédale de souvenirs qui hantent sa conscience, Kurt sourit et masse son front soucieux en respirant profondément. 

« Tu as une petite fille très jolie. Son papa doit être heureux.

  Marion n’a pas de papa…Je… C’est compliqué.

  On n’est pas obligé d’en parler aujourd’hui ! Je suis juste fier d’avoir une si jolie petite-fille. Pour moi, c’est un cadeau du ciel. »

 

Victoria reprend son souffle. Son cœur bat à tout rompre. Elle sait qu’elle a blessé le vieil homme, mais ne peut vraiment pas faire autrement. Elle le fixe avec intensité, priant pour qu’il la croie.

« Maman ne m’aimait pas ; elle avait aussi pas mal d’amants. Elle ne s’occupait pas vraiment de moi. J’étais sa petite bâtarde. Mon père ne m’a pas reconnue. On ne s’entendait pas bien. J’ai quitté la maison à seize ans. L’atmosphère était irrespirable. Je pensais que Marion allait détendre nos relations. Pas eu le temps, et cela n’aurait rien changé… Elle est morte maintenant. Je m’en veux de n’être pas venue plus tôt.

  Mais, ta fille ? Elle n’est pas tombée du ciel !

  Non, je voulais offrir à une seule et unique personne tout l’amour que je n’avais jamais reçu. Les hommes sont des monstres égoïstes. C’est dur à dire, mais maman ne m’a jamais prise dans ses bras. Je me sentais coupable, incapable de comprendre ce rejet. Adolescente, je m’automutilais pour me punir. Donner la vie, c’était renaître. Alors, j’ai monté un dossier médical pour être fécondée grâce à une insémination artificielle. Le donneur est anonyme. Si je n’avais pas fait cela, je me serais suicidée. La vie n’aurait eu aucun sens à mes yeux.

  C’est terrible ce que tu racontes ! Triste ! Très triste ! Ta mère a dû beaucoup souffrir… Autant que toi. On ne peut pas vivre sans être aimé. »

Le ciel brille d’une vague d’étoiles. Le balancier de l’horloge du salon déplace l’air immobile. Silencieusement, Kurt s’approche de sa petite-fille et la prend dans ses bras fatigués. Victoria laisse éclater sa tristesse et coulent des larmes de joie. Elle touche le relief de ses cicatrices aux poignets, se réconfortant comme elle peut. Elle les caresse, songeant à ces jeux cruels où les lames de rasoir servaient à soulager ses angoisses. La marque indélébile est une ligne de vie factice, mais garde la consistance de ses peurs adolescentes.

 

« Maintenant, cela va beaucoup mieux. Mais j’ai encore du mal à en parler. C’est la première fois.

  Je comprends… »

Elle se mouche bruyamment comme pour clore la discussion et lui dit, sur le ton de la confidence, en souriant :

« Je crois même que je prends le risque d’être amoureuse…en ce moment. 

― Pour vivre l’amour, il savoir se mettre en danger. C’est un apprentissage de tous les instants que de construire un couple. »

Il est tard. Victoria installe son grand-père dans la chambre d’amis qui sert habituellement de buanderie. Le linge propre et rêche attend, en tas, d’être repassé dans une odeur de lessive bon marché. Avant de se coucher, il l’embrasse affectueusement sur le front, lui insufflant, sa profonde compréhension du monde. « Il faudra aussi que tu me racontes ton histoire dans le détail, grand-père Kurt. »

******

 
Le miroir de la salle de bains renvoie l’image d’une ombre. L’arcade sourcilière, fendue en son milieu, a doublé de volume. Tuméfié, Guy a le regard torve et ses aisselles dégagent une odeur poisseuse et crasse. Relents d’alcool et macération de souvenirs : Conception l’imaginait homme de Dieu. Quelle faute doit-il racheter ? Dieu son père sacrifia ses désirs à l’autel des fantasmes de sa femme. Avait-il le choix ? Victoria serait-elle le port d’attache de son amour ? Non, sa vie affective doit-elle être sacrifiée? Il faut qu’il se persuade de tenter la chance de sa vie. 

« Victoria,  j’ai peur de t’aimer. »

La phrase réintègre le fond de sa gorge aussi vite qu’elle en est sortie, laissant un blanc se glisser sur la ligne téléphonique. La bouche pâteuse cesse de remuer. Hurlements stridents. Victoria calme la première dent de Marion en massant doucement la gencive avec une crème calmante. Elle a pleuré toute la nuit, de véritables rafales de cris. La tétine ne fait rien à l’affaire.

Il faut aussi gérer les besoins de ce grand-père inconnu, le décès de sa mère. Sa déclaration d’amour ne peut pas plus mal tomber. Victoria aurait assassiné sa fille, si cela avait été possible. Sa réponse tombe comme une douche froide.

« Ecoute Guy. Là, ni pense même pas, tu me fatigues… Marion a une rage de dents. Tchao ! » 

La tonalité régulière du téléphone ramène Guy à la réalité. Une claque… une monstrueuse, une magistrale baffe avec sa marque rouge et son irritation cutanée… Une sérieuse… désespérante ! Les raisons ne manquent plus pour prendre une journée en pente, et se réfugier dans sa caverne intérieure peuplée de névroses, à l’abri de ses démons. Les règles, rituels exutoires, délimitent le périmètre de ses addictions.

Il n’y a plus d’alibi derrière lequel il puisse se dissimuler. Aimer Victoria, c’est avant tout commencer à s’accepter et s’ouvrir à sa propre différence. Il croit être amoureux, mais la vie l’empêche de s’assumer. Il traîne un boulet qui entrave chacun de ses déplacements. Peur paralysante qui vous empêche de faire un seul pas, qui tétanise vos mouvements. Le chaos est partout. Boîtes en cartons éventrées, morceaux de pizza rassis, canettes de bière accumulées, cendriers qui débordent, vêtements empilés, papiers griffonnés, Guy trempe une biscotte dans le café froid et sucré, relisant ses bribes d’introspection. Il allume la radio… un air de Coltrane. 

Des détritus s’entassent dans un coin. Guy pose sa machine à écrire sur la table basse. Ilot de propreté, les feuilles blanches à droite, le manuscrit fantasmé à gauche, il se concentre sur la page vide. La journée s'enterre dans la chaleur de l’été. Guy doit accepter de révéler au monde les traces mnésiques de son passé. Confession nécessaire, s’il désire conquérir sa liberté.

« Par quoi commencer ? Je ne connais même pas la porte d’entrée. Un vrai labyrinthe. »

Mais la vérité ne peut se révéler sur ordonnance. Il n’existe pas de médicaments miracles qui parviennent à rendre intelligibles les blessures de l’âme. Les marteaux de la machine à confesser restèrent silencieux ce jour-là. 

Les quais prennent des airs d’étals de viande en plein air. Les Parisiens jouent aux saucisses-merguez. Odeurs d’huile solaire. Guy se cache derrière ses lunettes de soleil, à l’abri des regards indiscrets. Les seins à l’air, généreux ou extra-plats, crémeux ou dorés, paradent comme à un défilé. Il organise ses idées et ses souvenirs, rejetant l’une, sélectionnant l’autre, indifférent au spectacle qui l’entoure. La sonnerie de son portable interrompt le cours de ses réflexions. 

« Le médecin a prescrit des médicaments ! Marion s’est calmée, mais elle me pompe une énergie folle. Je ne sais pas comment j’arrive à tenir ! C’est un boulot à plein temps. Désolée pour ce matin… mais j’étais débordée. Qu’est-ce que tu voulais me dire ?

  Je… Je ne sais plus. Ça n’avait pas d’importance. Comment vas-tu ?

  J’aimerais bien que tu nous rejoignes au bord de la mer. Tu prendras des couleurs. Et je pourrai te présenter mon grand-père ! Un monument ! Allez ! Accepte ! Tu vas l’adorer. Vous êtes fait pour vous entendre. Deux ours. 

  Tu es la spécialiste des propositions qu’on ne peut pas refuser. »

La conversation s’interrompit sous le pont des arts. La moiteur collante du métro enlève les dernières réticences de Guy. Il jette quelques chemisettes et des caleçons dans un sac à dos et interroge les services de la SNCF. Son train part à 10 heures 43, le lendemain matin, gare Montparnasse.

******

 Les couches forment une pile difficile à analyser. Mille lectures, mille recueils. Chaque carnet se décompose en trois parties : deux cartons, une centaine de pages et un ressort rouillé. L’humidité a fait le reste. Des bribes de texte, des coulures d’encre, des rides à bords carrés, des fragments de vie, ils témoignent de la vie de Marion, fille de Kurt Fuchs et de Rose Wichnick. Cahier intime d’une jeune femme dans les années soixante. Est-ce vraiment le sujet ? Non, on aime et on souffre toujours quand on a vingt ans.

 Elle avait dissimulé ses secrets dans la chambre d’amis… entre les draps repassés… dans l’armoire ouvragée… pour que le passé soit enterré et puisse survivre après sa mort. Mille feuilles collées entre–elles comme sa vie, Kurt empile ses chemises repassées juste à côté, sa curiosité l’emporte. Il décolle le premier carnet, lit quelques lignes, le referme et prend le deuxième ; décrypte les mots un à un et s’étonne devant les petits dessins qui se trouvent dans la marge. Le troisième contient des recettes de cuisine. Le dernier n’a pas la même forme ni la même odeur. Un tissu de cuir rouge protège le cœur de sa vie. La réalité émerge. Il comprend aussitôt. En flash, les images défilent à une vitesse vertigineuse. Kurt, le père, au milieu du désastre, chancelant, s’écroule dans le fauteuil recouvert de velours noir. Il ferme les yeux en soupirant et entreprend de déchiffrer le legs de sa fille. Mariage de fragments de vie, de bribes lisibles, de traces indéchiffrables. Kürt se révèle père post mortem, souffrant de sa propre absence… entre les lignes d’une écriture bleue ou noire.

 Cher toi,

Il est beau, terriblement beau ! Si le diable existe, c’est lui. Je l’ai vu à la sortie des cours. Il discutait avec ma copine Barbara. J’en ai profité. Il s’appelle Jean-Philippe. C’est un peu vieillot, mais il a des yeux bleus très clairs, comme ceux de papa. J’en ai la chair de poule, rien qu’en y pensant. Enfin, je suppose. C’est ce que m’a dit maman ; J’arrive pas à comprendre qu’elle ait pu aimée un salaud de « boche » qui a profité de sa position de vainqueur pour l’engrosser. Ça fait vingt ans qu’elle l’attend ! Elle est folle (…).

(…) Il m’a proposé d’aller à une manif samedi. Mais en restant à l’arrière ! Il fait partie d’un syndicat, ou quelque chose comme ça. Il croit en l’ordre, à l’organisation. Sinon, tout va partir à la baille dans ce pays. Il m’a expliqué les événements d’Algérie. Je suis d’accord avec lui. Il faut que la France arrête de se faire marcher sur les pieds. La France doit rester grande pour ne plus subir. Elle a déjà tant donné qu’il est normal de défendre ses valeurs et sa propriété (…).  

(…) Aujourd’hui, il m’invite au resto. Je crois qu’il va me faire des avances sérieuses. Le mariage peut-être ! On dirait un conte de fée. Et puis, lui, au moins, il est français. Une grande famille, avec de l’argent et des relations. Je voudrais lui présenter maman. Je voudrais que ça se passe dans les règles. Lui montrer que moi aussi j’ai de l’éducation. Quand je regarde autour de moi, je voudrais m’enfuir. Je n’ai jamais été heureuse ici (…).

(…) Cher toi, il m’a embrassée. Moi qui pensais être pour toujours une « fille de boche », il m’a embrassée. Je ne lui ai pas parlé de mon secret. J’aimerai tant pouvoir en parler à maman. Il m’a dit que j’étais belle, qu’il fallait que je rencontre ses parents. C’est émouvant une bouche en mouvement. Il m’a dit tellement de choses que je m’enivrais de l’entendre parler. Mon cœur, mon cher cœur, comme tu es beau (…).  

Kurt se sent mal à l’aise : l’impudeur de la situation, ce chauvinisme abruti, sa présence en creux entre chaque ligne, cette niaiserie amoureuse. Il tremble avec insistance, de tout son corps de vieillard. Ça l’amuse et le déconcerte. Il tourne quelques pages. L’écriture change... Il y a de la rage dans chaque trait, comme des éraflures sur la page. Toute naïveté a disparu.

(..) Cher toi,

Je n’ai pas aimé ça ; je ne sais pas si on peut appeler cela l’amour. Je ne voulais pas. Il a insisté. Il m’a parlé mariage. J’ai résisté, mais il était plus fort que moi. C’était son cadeau de fiançailles qu’il disait.  Il m’a emmené sur la plage. Pétrifiée, incapable de bouger, de penser, raide de peur. Je me souviens encore de l’empreinte de ses ongles qui me rentrent dans la chair, à l'intérieur des cuisses, pour me forcer à les écarter (...).  

Et puis, une très grande douleur, aigue, comme une blessure soudaine ! Sauf qu'elle provenait de l'intérieur du corps. L'impression d'être déchirée. C’est la première fois que j'éprouve l'intérieur de mon corps. A chaque mouvement il fouille ma plaie, de la charpie. Il me parle doucement en même temps ! Tout se trouble. Ma tête éclate, mon cerveau hurle, et mon corps se déchire à chaque instant (…).

Je me sens coupable. Coupable mais surtout incapable de bouger, de faire un seul geste... Qui pourrait me croire? Qui voudrait me croire? Moi, une « fille de boche ». Je suis seule, incomprise. Pour toujours… mourir vivante. Je suis une masse informe de honte, de culpabilité et de souffrance. La honte de vivre, la culpabilité d’exister, et le remord intense d’avoir osé naître. Je me suis lavée tellement de fois ce jour-là que j'en avais la peau toute abîmée. Mais tout ce que je voulais c'était "effacer" les traces de ce qu'ils avaient fait. (…)  

Il vient d’embarquer à Marseille pour rétablir l’ordre et la liberté dans nos départements oubliés d’Algérie. (…)  

Le texte est illisible, de l’eau peut-être. Cela forme des marbrures bleutées. La maison est plongée dans un silence profond, avec juste le balancier de l’horloge comme tempo. Kurt pleure. Le papier jauni absorbe ses larmes, diluant les restes d’encre. Il se tapote le front avec un mouchoir et essuie le carnet pour enlever les dernières traces d’humidité. 

(…) Le pendule de maman a été formelle : c’est une fille. Maman m’a été d’un très grand réconfort. Elle ne m’a rien demandée…Et je ne lui ai rien dit. Je n’arrive pas à en parler. Ça serait comme une trahison. J’ai envie de me suicider, mes nausées, ma poitrine obèse, ce boudin de viande informe. Je suis qu’une pute, comme elle. Mais je ne peux pas. Je l’entends qui bouge. Mon ventre se déforme à son passage. On est deux. Il est mien. Je la protégerai des hommes (…).

Kurt s’arrête. Cela dépasse ses propres cauchemars. Des cadavres, des copains morts, la soif, les nuits interminables et la peur. Il s’arrête par respect pour sa fille et il commence à comprendre le sens de chacune de ses phrases. Il se couche en se jurant de ne pas en parler à Victoria. La nuit l’oblige à garder les yeux grands ouverts. 

******

 « Quel drôle de type ! », se disait-elle. « Il est franchement à croquer ! Pourtant, il n’a rien pour lui. On voudrait le sauver malgré lui ! » Victoria sommeille sur le canapé. Les nuits trop courtes, les siestes trop blanches, les biberons trop chauds, les bains trop rares, Victoria rêvasse.

« Merde ! Crie-t-elle. Putain, j’ai l’impression de lui avoir fait un enfant dans le dos… »

Marion pleure dans son couffin. Une poignée d’heures tranquilles, et elle a déjà faim.

« Marre ! Fatiguée ! Qu’on me lâche ! »

Vite, préparer le biberon, vérifier la couche, mettre de la pommade, masser. La minuterie des pleurs est en cours… Marion hurle, gigote et attend… Vite, Victoria s’active, donne du lait trop chaud… son bébé crie…  Vite, se caler dans le fauteuil, la dorloter…

« Putain, je m’y prends comme un manche, aujourd’hui ! T’as une mauvaise mère, mais elle s’améliore. »

Elle installe sa fille dans la poussette. Il fait assez beau pour profiter du soleil et pour marcher jusqu’à la gare.

L’esprit de Guy suit les courbes de la campagne découpée en parcelles vert émeraude. Les minutes s’allongent, la trotteuse de sa montre semble ralentir. Il ne sait pas s’il doit expliquer à Victoria ce qui à provoqué leur rencontre : les souvenirs d’enfance, l’héritage parental. Verrouillée de l’intérieur, sa mélancolie n’ouvre pas la porte de son passé.

 Kurt se promène sur le port. Il écoute les mâts battre le vent et les mouettes jacasser. Il traverse le marché, sans faire attention aux passants qui le suivent du regard. Il s’installe au café et songe à sa découverte. C’est étrange ! Hier soir, il n’osait pas employer le mot. Pourtant, c’est une évidence. Victoria est le fruit d’un viol commis il y a plus de trente ans. Peut-on réparer cette injustice ? Il n’y a donc rien à faire ? Non, il n’y a rien à faire. Il faut subir, toujours subir. La tête entre les mains, Kurt agite sa petite cuillère à café dans le liquide noir. 

******

« Le direct de 12 heures 34 va entrer en gare quai n° 3. Veuillez-vous éloigner de la bordure du quai ! »  Les haut-parleurs soufflent des parasites métalliques, rendant inaudible l’annonce. Le train grince avant de laisser s’échapper des flots de vacanciers. Victoria cherche du regard le visage anguleux et vif de Guy. Il s’approche. Sans lui donner la possibilité de réagir, les lèvres vermillon se collent aux siennes. Victoria prend les devants. 

« J’avais très envie.

  Ça tombe bien, moi aussi. », dit-il en se penchant au-dessus du berceau de Marion. Deux fossettes ponctuaient ses grosses joues rondes. « On ne peut pas la laisser cinq minutes toute seule, sans qu’elle grandisse ! », dit-il en riant.

Ses angoisses ont disparu sous les rails, entre Paris et la côte normande, écrasées sous le poids de la micheline. Ses obsessions tournent à vide au contact du baiser. Sa dépression s’envole dans l’air. Ils s’observent, prêts à s’aimer. Les portes vitrées s’ouvrent automatiquement ; leurs deux mains sur la barre transversale de la poussette, ils avancent côte à côte.

« Viens », dit-elle, en lui prenant la main. « J’ai préparé des crustacés pour le déjeuner. Kurt ne devrait pas tarder.» 

Le marteau broie la carcasse du tourteau, le casse-noix écrase les pinces. Le tas de chair rose et blanche, fruit d’un tri frénétique, grossit à vue d’œil. Dans le bol, la mayonnaise dorée forme une vague jaune statufiée. On passe à table, et ils font connaissance. On essaye de construire une vie de famille en échangeant des regards complices et des gestes compréhensifs. Marion participe en gazouillant, imaginant de nouveaux airs. Victoria n’en revient toujours pas de recevoir ces deux hommes à sa table : son grand-père, massif, et Guy. Surtout, elle a besoin de mélanger son désir avec l’odeur d’un homme, de son homme. Elle a besoin de ces élans de tendresse qui font du sexe un paradis orageux et chaud.

« C’est vous le père de Marion ? »

Le mot est lâché, une fois de plus, comme un bélier dans un pré.

  Non, Marion n’a pas de père ni officiel, ni officieux. Guy est un ami. Il m’a accompagné à la clinique quand j’ai accouché. Je l’ai connu ce soir-là. Ça ne vous concerne pas. Encore que…

  Mais c’est quoi cette famille sans père ! Vous êtes complètement inconscients. Pourquoi les rejetez-vous ?

Kurt glisse au blanc. Son visage transpire son passé.

  Tu n’es pas le mieux placé pour en parler.

  Victoria, tu parles de choses que tu ne connais pas. Simplement, tu donnes l’impression d’une personne qui reproduit à l’identique, ce qu’a vécu ta mère.

  Tu veux que je te parle de mon père, Kurt ? Mon père, je ne sais pas ! Je ne le connais pas. D’ailleurs, je me demande par moments s’il a vraiment existé.

  Vous savez, moi, dit Guy, je ne lui parle plus vraiment depuis… depuis mon adolescence. Il ne m’a pourtant rien fait. Mais je n’y arrive pas ; c’est plus fort que moi. Je n’arrive pas à communiquer avec lui. Et je ne sais pas si j’ai la vocation d’être un jour père. C’est une trop grande responsabilité.

  A vous entendre, les enfants se font dans les hôpitaux. Je ne comprends pas votre société. Pourtant, à vous regarder, vous êtes un joli petit couple. A force de désacraliser les pères, vous allez définitivement vous perdre.

  Mais, je saurai très bien élever Marion toute seule. Et puis, je fais ce que je veux.»

Elle termine sa phrase en tirant la langue.

«  J’aime Victoria. Cela ne suffit pas pour faire de moi un père. Mais…

  Je ne vous juge pas. Je vous regardais. J’ai parlé trop vite ! »

  C’est rien. Tu as raison. On est trop jeune pour comprendre… » 

On entame la bouteille de calvados, comme on enterre la hache de guerre. On parle du travail et de Marion, des discussions sans danger. On s’apprivoise. On se renifle. On se jauge du coin de l’œil. C’est l’instinct qui parle devant des inconnus. Puis, on blague, on rigole, on s’étouffe de rire.

Etape charnière, Victoria veut délaisser son enfant pour la nuit et s’offrir à un homme qui n’est ni le père ni l’amant. Elle veut ressentir son corps, et même se faire violence pour dépasser son état de mère. Marion fait ses nuits et Victoria désire. 

« Je vais te croquer…

  Et de quel droit ?

  Du droit de baiser… »

Victoria le déshabille lentement, assise au bord du lit, sans un mot. Guy avait peur de cette seconde, peur de ne pas pouvoir la retenir, peur de ne pas savoir l’aimer, peur de la rencontrer. Peur, tout simplement.

Il ne se passe rien, ou plutôt si, le bonheur de se glisser entre ses bras, de tenir ses poignets, de s’accrocher à sa taille, de caresser ses seins, de sentir l’odeur de son cou, le grain de sa peau, sa bouche en cadeau. Leurs corps se mêlent, s’emmêlent, s’entrouvrent, s’ouvrent et se referment. Il y a des caresses pleines, puis déliées, des bruits à faire frémir, d’autres à faire rugir. On s’abandonne l’un à l’autre, en ronde, en morsures, en spasmes et en étreintes. Victoria ne le quitte pas des yeux avec un sourire permanent accroché au visage. Il y a de calmes ruptures et de bruyantes rencontres. La barrière grise se fracasse. Sexes rougeoyants, lèvres épaisses gorgées de sang, membre turgescent, les éléments s’emboîtent et forment une pièce unique. 

Il lui caresse les reins… Elle lui pince un sein. Sa colonne vertébrale ondoie, plaisirs de chairs. La peau élastique réagit au moindre contact, effleurement d’un doigt. Ses cheveux le balaient, allongé sous elle pour mieux sentir encore la chaleur de son corps. Elle l’invite à boire à sa source, méat ouvert. Il se laisse aller à l’ivresse. Tremblements, Victoria respire profondément entre deux contacts. Mais son corps vibre et laisse courir des ondes de plaisir. Son corps se courbe sous l’étreinte de ses lèvres. Victoria enfonce ses ongles dans ses cheveux, introduisant des râles sur la partition de son plaisir. Son sexe reflue au rythme des succions masturbatoires. La verge de Guy coulisse dans la bouche gourmande. De son clitoris jusqu’au rectum, la plaie est béante de désir. Offerte, la paume de sa main se plaque sur son pubis. Ils s’aiment une première fois. Victoria a un orgasme comme rarement, peut-être pour la première fois.

« Ne bouge plus !

  Caresse-moi !

  Arrête ! » 

Son visage s’irradie de douleur. Les contractions des muscles baguent la verge en son milieu. L’érotisme s’efface devant le plaisir d’être ensemble. Ils sont un.

« Bouge lentement, sans te presser. »

La mécanique sexuelle et amoureuse entraîne des déplacements multiples pour varier les zones de frottement. Elle cherche le contact, les échanges, le mouvement. Il la contourne, l’enveloppe, la caresse. Elle le griffe. Il redouble d’attention. Elle le pousse. Il la ramène à lui. Egoïsme des cœurs, il fallait que Guy rencontre Victoria pour qu’il puisse se retrouver, redonner un sens à sa vie chamboulée. Elle ne demande qu’à naviguer dans des eaux plus tranquilles, loin de ce bateau ivre que sont leurs vies. Le corps de Victoria se repose dans un calme douloureux. Elle pleure de joie et de douleur. Son sexe irrité flétrissait. Insensible, mais ayant mémorisé le lent va-et-vient de la verge le long de ses muqueuses. Des ondes de chaleur réchauffent son être. Elle se colle à Guy pour entendre son cœur affolé. Ils sont si proches qu’elle oublie un instant son enfant.

« Je me sens enfin en paix.

  Ça t’arrive souvent ?

  Jamais, c’est la première fois. Et toi ?

  Oui, je ne connaissais pas... Tu crois au hasard ?

  On nage en plein dedans. J’hérite d’une maison au bord de la mer, j’ai une petite-fille que j’adore, un grand-père qui tombe du ciel et un mec à croquer ! Elle est pas belle, la vie ?

  Faut croire.

  Râle pas, c’est les vacances. Et, même si ça fait un peu mal. J’ai envie qu’on refasse l’amour… » 

Victoria tire vers elle une couverture et s’endort dans les bras de Guy. Il est une heure du matin et la lune piège sa peau épicée qu’elle éclaire d’une vague lueur. Au petit matin, il la pénètre dans un demi-sommeil. Ils s’embrassent de la tête aux pieds dans une ivresse amoureuse. Il s’y enchaîne longuement sans bruit… sans plainte… avec passion. Elle pleure. Guy la prend dans ses bras et la console.

Elle se met à jouir, s’autorisant enfin à exprimer son besoin d’être désirée. Dans un demi-sommeil, elle s’oublie dans les bras de l’homme qu’elle aime enfin. L’exactitude du sentiment l’effraye comme l’effraye la construction d’une famille où chacun prend sa place. Elle se cache sous les draps de coton. Derrière la porte dort son enfant. Au fond du couloir, son grand-père attend que le jour se lève pour cesser d’attendre et pouvoir se livrer.

Une fièvre amoureuse règne dans la chambre. Pourtant, le spectacle renvoie l’image sereine d’un enfant qui boit goulûment son biberon au milieu de ses deux parents. Presque la réalité. La fatigue, les corps rompus, la pression des événements, ils sommeillent, clignent des yeux, tête lourde et paupières lâches, le sourire léger. Guy glisse sa main sous les draps et caresse la cuisse duveteuse de Victoria. Dans quelques minutes, il faudra descendre à la cuisine, préparer le petit-déjeuner, embrasser Kurt et sentir son haleine fétide de vieux monsieur.

La chaise face au soleil matinal, il réchauffe son système veineux et sa peau fripée comme du papier, mûrissant sa décision. Sa vie de célibataire l’a habitué à se réveiller tôt. Il commence toujours sa journée par une marche d’une heure. Cela lui ouvre l’appétit. Sa jambe malade l’empêche cependant désormais de profiter de ces longues promenades. Sa canne ne lui sert pas à grand-chose. Elle repose sur le muret de la fenêtre. C’est pour cela qu’il se trouve là, à attendre le réveil de la maisonnée. 

« Déjà réveillé ?

  Je désire faire un cadeau à Victoria. Pourriez-vous m’aider ?

  Vous savez ce que vous voulez lui acheter ?

  Un Caméscope ! Comme ça, elle pourra m’envoyer des cassettes.

  On peut aller dans une grande surface. On propose de faire les courses de la semaine. Cela permettra de ne pas avoir à se justifier.

  Je vous attends, jeune homme. »

Kurt rumine son histoire, comme un vieux bouc. Il a examiné le problème sous tous les angles. Victoria a besoin d’être préparée pour recevoir ce carnet. C’est une certitude. Il lui faut encore un peu de temps. Dans son esprit, seul Guy peut servir de relais symbolique entre les générations. L’occasion d’un tête-à-tête, d’un échange que Guy ne peut imaginer.  

« Vous croyez en Dieu ?

  Non… Je ne sais pas. Ce n’est pas une question. Mais une réponse. Agnostique peut-être.

  Il n’y a pas de moralité dans le genre humain. Les femmes engendrent et, si elles n’y prennent pas garde, éduquent des frustrés. Et, beaucoup d’hommes se métamorphosent en monstres quand on leur donne les moyens. Dieu, c’est l’écho de l’humanité. Après, vous pouvez toujours croire au grand architecte ou l’imaginer arabe, juif, blanc ou noir. C’est de la propagande millénaire. Marion a besoin d’un papa. Si tu as le courage d’assumer ce bout d’humanité… Fais-le. Pour elle, pour toi et Victoria. Ça, c’est vraiment enrichissant.

  Vous êtes toujours aussi direct ?

  La vie ne permet pas toujours d’avoir du temps devant soi. La réalité est beaucoup trop tragique. Le moindre faux pas et c’est la chute. C’est pour cela qu’on a deux jambes. Ça n’a rien avoir avec la morale ou la religion. C’est comme une question de dignité. Voilà le mot juste ! La dignité de grandir. »

Le temple de la consommation clignote en rouge et jaune. La voiture traverse le parking désert pour se garer face à l’entrée. Des clients attendent l’ouverture des portes. Touristes en short et autochtones en ville.

« Pourquoi devrais-je accepter ?

  Je ne sais pas. Je crois en votre capacité à aimer…Et puis, il y a un secret que je dois partager.

  On peut y aller. Les portes s’ouvrent… » 

Le tambour de l’entrée entraîne les deux futurs clients. Les rideaux de fer de la galerie marchande s’enroulent les uns après les autres dans un bruit de crécelle. La musique du supermarché couvre le vacarme matinal. Le rayon des Caméscopes se situe à l’entrée du grand magasin. Kurt regarde les prix, choisit le plus cher et demande à Guy de faire le nécessaire pour les papiers de la garantie. Il profite de son absence pour flâner du côté de la lingerie, comme un lycéen. Une façon comme une autre d’oublier le carnet rouge qui dépasse de sa veste. Guy le rejoint en le blaguant sur sa virilité nostalgique. Cette nuit d’amour lui permet de croire en un avenir meilleur. Sa détresse d’hier fait place désormais à un débordement d’énergie et de volonté. Comme si Victoria l’avait accouché d’une nouvelle vie. Il s’attendrit devant les demandes de Kurt et veut lui rendre la pareille. Ils se dirigent vers la sortie du magasin. Guy dépose la boîte en carton aux couleurs criardes sur la banquette arrière et ouvre la porte à Kurt.

« Voilà une affaire rondement menée !

  Oui, ça c’est sûr. Mais voilà, il y a aussi ce carnet. Il raconte la vie de Marion, la mère de Victoria. Son histoire… Je… C’est extrêmement pénible à raconter. Ma fille a été violée à l’âge de vingt ans. Victoria n’en sait rien. On lui a toujours caché la vérité.

  Victoria est la…

  Oui. Marion a porté et a aimé un enfant, fruit d’un viol.

  Qu’est-ce que vous voulez ? Je suis mal placé pour faire quelque chose.

  Il fallait que je vous le dise, que vous sachiez la vérité. J’ai beaucoup réfléchi. Vous êtes la seule personne à qui je puisse le donner parce que vous êtes la seule personne qui puisse le lui transmettre. Si c’est moi qui lui donne, nous risquons de nous fâcher. Je ne veux pas. C’est ma seule famille. J’aimerais la protéger comme je peux.  

  Vous voulez que j’en fasse quoi de ce carnet ? Vous m’autorisez à le lire ? Je suis pas un saint. 

  Vous le lirez… quand vous vous en sentirez le courage. Et vous le donnerez à Victoria quand ce sera le moment. Moi, j’habite en Allemagne. C’est trop compliqué. »

Kurt sort l’objet de sa poche puis le glisse dans celle de Guy quand la voiture ralentit à l’approche de la maison. La colère reste tapie au fond de sa gorge. Mais son esprit rôde dans les recoins de son cerveau. Il raisonne. « Putain, je viens de baiser une sainte. Et moi, le cureton refoulé, je devrais assumer le viol de sa mère. En plus de ça, il faut assumer une paternité dont personne ne veut parler. Moi le premier. » L’apéritif est un assommoir dans lequel Guy sombre. Lisse en surface, il se bat avec ses démons intérieurs. Dans un état comateux, Victoria zoome sur sa bouche entrouverte d’où s’écoule un filet de bave. 

Guy émerge. Il remarque tout d’abord le meuble bas du salon et touche ensuite le canapé bleu dans lequel il est allongé. Posé sur la table, l’œil de verre du Caméscope le fixe. Il se sent honteux, mais justifie sa colère derrière le prétexte puérile du carnet rouge. Il ne peut en parler. Et cela l’angoisse.

« Café et aspirine ! Tu as loupé le départ de Kurt. Je viens de l’accompagner à la gare. Il est reparti pour Leipzig. Il m’a demandé ton adresse.

  Désolé pour hier.

  Ça arrive à tout le monde. J’ai eu aussi mes moments de déprime. Pour lui, tu es l’homme idéal. Pas mal, pour un cyclothymique ! Tu as une cote d’enfer. » 

Elle le blague comme un étudiant, ne prenant pas au sérieux les événements de la veille. Le déclencheur de sa violente colère qu’il a retournée contre lui-même en disparaissant du monde. Elle le taquine parce que cela l’attendrit, parce qu’elle est encore émue du départ de son grand-père. Elle partage ainsi sa vie, en toute innocence, sans arrière-pensées.

« Tu peux m’aider et changer Marion ? Elle renifle. »

Nue comme un ver, Marion gigote, espérant attraper au vol un doigt ou la boîte de Kleenex. Les grimaces déclenchent ses vocalises. Des « prouts » sonores sur son ventre rond, des cris de plaisir, les fesses à l’air, un filet d’urine s’échappe du sexe de l’ange. La couche propre suffit à son bonheur. Un hochet à la main, les bulles de salive se forment à la commissure de ses lèvres. 

La nuit leur permet de se retrouver. Peu de mots les séparent, et pourtant leurs silences emplissent l’air de la chambre comme un parfum. Une fêlure secrète déjà les sépare. Cela ne prend aucune place dans le lit, juste un sentiment d’incertitude. Victoria cède la première en s’endormant sur son épaule. L’insomnie de Guy l’écrase toute la nuit. Il décide de ne pas lire le carnet de Marion. 

Victoria respire lentement à ses côtés. Plongée dans des rêves maternels, elle sourit. Des souvenirs enfouis tambourinent à la porte de son âme et ne demandent qu’à embraser la lumière. Guy pleure à la source de ce silence. Comme si les mots et les morts se réveillaient ! 

Ils sont des points sur les « i » et des capitales typographiques. Chacun à sa place, ils s’avancent en rang, deux par deux. Soldats ayant décidé de reprendre du service, ils défenestrent les phrases, déchirent les pages, brûlent ses dernières défenses. Autodafé de la mémoire. Les mots s’ajoutent aux mots. La phrase s’y enroule pour mieux étouffer sa proie, se lovant au creux du paragraphe. La mort engloutit ainsi le dernier mot de la dernière phrase qui se termine en trois points de suspension… 

Enfin, il fait jour, Guy peut se lever. Il s’habille, ferme la porte d’entrée pour remonter la rue jusqu’au port de pêche. La conversation des habitués recouvre les niaiseries du Télé-Matin. Il installe sa machine à écrire sur une table en Formica rouge, zébré de nervures argentées. Le carnet rouge posé à côté de lui, bien en évidence. Le patron le dévisage. Il peut enfin faire l’inventaire de son héritage et raconter sa secrète blessure. Il oublie le monde de l’enfance pour se retrouver à cet instant fragile où l’on bascule dans le monde chaotique de l’adolescence. Il connaît parfaitement les lieux du secret, mais n’en expérimente pas la signification. L’écriture sert de révélateur à son amnésie.

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