Marion est de plus en plus souvent alitée, mais personne ne le remarque. Elle semble si entourée que l’on confond décor et réalité. Son poids stagne. Victoria supporte de moins en moins l’image que lui renvoie sa fille. Aucun mauvais traitement, mais un confinement permanent comme un entêtant reproche ! Les reflux gastriques servent d’alibi à cette réclusion. Le couffin se déplace désormais de la chambre au salon dans un silence pesant, comme une corvée. Marion ne sait plus si elle a le droit de pleurer pour dire qu’elle a faim ou de rire pour signifier sa joie. Elle ne profite pas de la plage, mais s’accroche comme un coquillage aux pierres de la vieille maison.
Non, Victoria refuse de faire le deuil de sa mère, déchire
l’image de son père. Elle ne supporte plus son corps, s’enferme dans son
destin, entraînant sa fille par
Les fenêtres impriment un dallage de lumière. Des papiers, des jouets cassés, des livres empilés. Les placards sont déversés sur le lit. Certains objets gardent tout leur magnétisme. Il y a d’abord Sandra, sa vieille poupée : borgne, un bras en moins, des rubans mauves et poussiéreux dans les cheveux. Puis, une photo de Victoria prise lors de l’anniversaire de ses seize ans. Longue tige filiforme coiffée d’une maigre touffe de cheveux, elle semble pouvoir se briser sous sa maigreur. Le souvenir reste vivace. C’était neuf mois, jour pour jour, après le décès de sa grand-mère, Rose. Victoria flottait alors dans son absence d’existence. À l’époque déjà, elle refusait son corps. Elle accusait sa mère de lui avoir enlevé la seule personne qui ne l’ait jamais aimée.
Ce jour-là, elles s’étaient battues pour une assiette de
pâtes fraîches et une part de gâteau au chocolat. L’une refusant de manger,
l’autre
Victoria téléphone à son grand-père. Il évite les sujets
encombrants. Il la réconforte et c’est ce qu’elle recherche. La petite santé de
Marion sert de prétexte à la déprime de Victoria. Il
« Tu vis tout ça comment ?
― Je ne retrouve ici que des mauvais souvenirs. J’ai retrouvé une vieille poupée qui s’appelait Sandra. Elle attendait le prince charmant puisque moi je n’y avais pas droit. En fait, je savais très bien que maman et moi on avait une histoire pas claire, mais je m’interdisais d’y penser. J’en parlais quelquefois à Sandra en secret. Pour la façade, j’entretenais le mythe de l’enfant incompris.
― Le viol assassine sans tuer. Pire, il n'a de cesse de torturer. Comme ta mère, tu es une victime. Il faut que je t’avoue. Ta grand-mère m’avait envoyé une lettre quand j’étais sur le front. Elle m’annonçait qu’elle était enceinte. Je n’ai jamais pu lui répondre. J’ai traîné cet échec toute ma vie. C’est terrible de se sentir incomplet, comme si on t’avait arraché une partie de toi-même. J’ai l’impression que tu me racontes la même histoire en creux.
― À une différence prête, tu n’as pas violé ma grand-mère !
― Je voulais juste te montrer les parallèles de l’existence. La comparaison est mince, mais Marion a, elle aussi, eu une enfance rejetée. Tu t’imagines la sortie de l’école quand ses copines lui glissaient dans l’oreille : « Si tu crois qu’on ne connaît pas la vérité sur ton père, c’est un sale boche. » Elle devait se sentir rejetée en permanence. Ta grand-mère Rose devait l’étouffer à force de la garder auprès d’elle. Il n’y avait personne pour rompre leur relation incestueuse.
― Quand Rose est morte, le monde s’est écroulé. Je voulais disparaître.
― Quand tu es née, ta grand-mère t’a
recueillie comme si tu étais sa fille. Ta mère plongeait dans
― Quand j’étais gamine et que je pensais
à mon père, je l’imaginais aventurier et affectueux. C’était ma mère la
méchante,
― Cette absence te relance chaque matin. C’est ça ?
― Je n’ai pas de racines, c’est cela le plus terrible, je suis comme interdite de vivre.
― Tu espères toujours qu’un jour le cauchemar s’arrêtera. Le viol est un double meurtre en fait, où le sexuel et le maternel sont assassinés. Et comme les déportés sur lesquels on tatoue un matricule, il porte la marque de la condamnation ultime. Le survivant n’a pas le droit au pardon d’exister.
― Je me sentais tellement inutile. En saccageant mon corps, j’avais le sentiment d’exister, de faire le lien avec mon esprit. Il faut pouvoir sortir de son corps pour accepter l’autre. Je refusais que ma mère s’approche de moi et elle refusait de m’aimer.
― J’ai rêvé d’être père toute ma vie et de construire une identité pour moi et mes enfants, pour que chacun d’entre nous trouve sa place. C’est cela que j’aurais aimé construire au côté de Rose. Ça doit pouvoir se cultiver au quotidien d’écrire son destin plutôt que de le supporter.
― Tu n’as rien fait dans ce sens.
― Le mur était une réalité beaucoup plus forte que n’importe quoi d’autre. On ne pouvait pas sortir. C’est difficilement imaginable. J’ai fait partie des oubliés de l’histoire. Il y a plein de personnes dans le même cas. Mais toi ? Tu ne m’as jamais raconté tes années de pension.
― Je voulais réussir pour prendre ma
revanche sur
*****
Elle lui envoya une cassette vidéo. Pour cette occasion, Victoria et Marion se baladèrent surEcrire votre commentaire
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