Mais, depuis son départ de France, le carnet rouge le
poursuit, l’empêche de dormir, l’abrutit de questions, rongeant ses dernières
certitudes. Il se sent lâche et coupable de n’avoir pas pu protéger sa fille et
sa petite-fille, de ne pas avoir su parler du viol, incapable de supporter son
corps usé. Prisonnier, il en oublie ses propres souvenirs qui se noient dans le
tourbillon des générations. « J’ai tellement vécu ce siècle que je
ressemble à une vieille machine à laver le linge sale. J’y ai cru à Hitler. On
nous avait bien martelés
La dégradation est en marche. Son corps fatigué pose deux valises.
Kurt est proche de
« Kurt ? C’est Victoria. »
Les tracasseries s’ajoutent aux tracasseries. Son audition baisse. Ça l’énerve. L’appel de sa petite-fille agit pourtant comme un antidote. Il devient réceptif au son de sa voix désormais familier.
« Vas-y… J’ai mis le haut-parleur, ça va ?
― Étais-tu au courant pour le testament ?
― De quoi parles-tu ? De quel testament ?
― Celui de ma mère ! Tu tombes du ciel ! Marion ! Ta fille ! Elle te lègue tous ses biens… à toi et à ta petite-fille !
― Explique-moi. Je n’aime pas qu’on me parle comme cela.
― Tu dois gérer les biens de ta petite-fille.
Je n’existe pas. Je suis une parenthèse familiale. Tu vas recevoir une
convocation. Ça te va !
― Écoute Victoria ! Je n’y suis pour rien. Ta mère ne voulait pas que… Tu sais… Être incapable d’aimer, cela ne veut pas dire ne pas savoir aimer. Tu n’es pas fautive. Peux-tu comprendre ça ? »
Victoria est en colère. Elle en veut à la terre entière. Elle lui lit le testament et le courrier, puis se tait. Si quelqu’un doit parler, c’est bien lui. Toujours absent, donneur de leçons, jamais présent. Le téléphone a des qualités qu’on ignore. Il met son interlocuteur au pied du mur.
Kurt hoche la tête d’un mouvement régulier se demandant par quoi commencer. Ce moment indéfinissable qui reste sur le coin de la table, le silence qui meuble l’écoute, il faut se déballer…
« Marion s’est réconciliée avec elle-même en faisant
cela. C’est à nous de construire
― Mais pourquoi ne m’a-t-elle rien laissée ? Je suis abandonnée… une fois encore, orpheline.
― C’est plutôt un cadeau qu’elle nous fait de pouvoir renaître. Tu devrais prendre le temps d’y réfléchir. On a mis cinquante-cinq ans pour se retrouver. C’est ce qu’il y a de plus important. Nous, nous sommes vivants.
― J’ai des envies de meurtre…
― Écoute. Je n’ai jamais eu l’occasion de le dire. Mais j’ai appris à tuer. Cela aussi a été mon métier. J’y ai perdu mon innocence. Il m’a fallu beaucoup de temps pour accepter cette réalité. Cela n’efface pas les souvenirs, mais cela permet de se regarder dans la glace le matin. Personne n’est innocent. En Allemagne, on a refoulé cela pendant tellement longtemps.
― Mais mon père est un monstre…
― Je suis dans l’incapacité de le juger. En revanche, rien ne t’empêche de lui dire ce que tu ressens. À chacun d’assumer son passé.
― Cela ne changera rien.
― La guerre t’oblige parfois à faire des
choses horribles. Je suis victime autant que bourreau. Je fais encore des cauchemars
où des pendus flottent au bout de leur corde. Cela me poursuit, soixante ans
après. »
Elle lui raconte ses angoisses. Il l’apaise. Guy arrive sur le tapis. En fait, chacun se sent étrangement soulagé de se confier.
« Tu devrais lui téléphoner pour le rassurer. Il doit être désemparé, ce pauvre garçon. Avec cette histoire de carnet, je ne savais pas comment t’en parler ! Le destin a décidé de nous réunir. On va peut-être pouvoir commencer à vivre. »
Kurt raccroche et songe à ces six mois sur le front de l’Est durant lesquels il pendit des prisonniers de guerre soviétiques par paquets. Ils gigotaient puis s’éteignaient. « Il avait suivi les ordres », comme on dit. Il savait qu’il aurait dû refuser, contester, résister. Il reste seul face à sa lâcheté.
*******
Guy téléphone à la réception pour se faire monter un petit-déjeuner
et du papier pour écrire. Il le sait. La réponse est là, entre les lignes. Il
visite ainsi chaque pièce de sa mémoire. Il déchiffre les bribes d’information
que son cerveau veut bien lui transmettre. Sa boussole intérieure est comme
faussée… Son instinct ne répond plus. La chambre d’hôtel semble encore plus
triste et fanée que la veille.
Victoria jette les derniers cadavres qui traînent :
une bouteille de scotch et deux bouteilles de cahors. Marion a pleuré toute
Pourtant, ingurgiter et digérer sont les deux fonctions les plus instinctives qui soient. Marion semble montrer, par son état, la difficulté qu’à sa mère à assimiler son passé.
Manger, ouvrir la fenêtre, sentir l’air entrer dans la pièce et déguster sa première cigarette au café. Guy commence à écrire un mot, puis enchaîne par une virgule. La première phrase fut écrite au hasard. Les suivantes sortent une à une… Un filet de phrases s’écoule de sa mémoire, comme les perles qu’on enfile. Puis la source se tarit. Il doit parler avec Victoria.
« Je te téléphone pour comprendre ce qui s’est passé.
― Mais il n’y a rien à comprendre. Kurt vient de m’expliquer pour le carnet rouge… Et toi, t’arrives comme ça, la bouche en cœur ! Et c’est moi qui délire ? Je rêve… »
Elle est excédée et ne laisse pas de place à Guy, elle lui coupe la parole, l’habille des vêtements de l’accusé.
« Personne ne me dit rien. On m’explique que ma fille
a besoin d’un père. On m’explique que j’ai besoin de quelqu’un. On m’explique
que mon père a violé ma mère. On me cache
― Mais c’est Kurt qui me l’a donné.
Bordel ! C’était à notre retour du supermarché lorsqu’il t’a offert le
Caméscope. Tu fais comment quand on te refile un truc pareil ? Tu te
bourres
― Je ne te reproche rien. Mais, effectivement, tu n’assumes absolument rien. Ta seule attitude, c’est la fuite.
― Je ne savais pas quoi faire. Je ne suis pas très bien. J’occulte une partie de mon adolescence. Comme si j’avais refoulé au plus profond de moi un terrible secret ! Je ne sais pas ce que c’est, mais je sais quand ça s’est passé. J’avais douze ans. J’ai été incapable de lire le carnet. Il ressemble tant à mon passé.
― Je ne comprends rien à ce que tu me racontes… Tu pourrais être plus explicite ?
― C’était un curé. Il m’a emmerdé. Mais je n’ai aucun souvenir des événements. Je m’imagine des choses horribles.
― C’est ça que tu essaies d’écrire ?
― Oui. Mais cela me fait tellement peur
que je m’enfile des litres d’alcool pour fuir
― Désolée, je dois régler mes problèmes
et aussi m’occuper de ma fille. Je reste jusqu’en septembre au bord de
― Tu sais, Marion et moi, on s’amusait bien ensemble quand tu es arrivée. J’aurais bien voulu rester.
― J’avais peur que tu lui fasses du mal…
que tu
Guy peut faire des conneries… avec sa sale caboche.
Victoria peut imaginer les castagnes à la sortie des bistrots, à mater les
coups bas des ivrognes, les descentes dans la rue de la soif et les trous
noirs. Elle a compris dès le début que Guy appartient à cette faune urbaine
dépressive. À chaque fois que son humeur chute, Guy doit se camoufler dans le
décor de
*******
Guy fend l’entrée composée
de lamelles de plastique. On y entre en fuyant. Sex-shop écrit en grand sur la
devanture des néons bariolés comme de la guimauve de foire ; les portes
rouges, cabines individuelles, s’alignent en rang d’oignons. Quelques pièces et
le rodéo porno commence à l’écran. Pipes de cheval, sodomie chiante, hurlements
de mixage, éjaculation faciale ! Il suffit de presser sur le bouton. Un
homme en érection excite savamment les testicules de son amant vidéo. Sont-ils
amants ? Non, juste acteurs d’un simulacre érotique ! Deux
grosses pinces inoxydables, pendent à ses tétons. Zapping SM ! La caméra
allonge le membre. Homme contre homme, le plaisir factice gagne le rectum.
Appuyer sur le bouton et suivre le rythme du flot d’images. Imitation d’un viol
lesbien, les filles ont le cul rouge et le con épilé. Le sang est à saturation
de l’humiliation.
Attendre l’excitation et se masturber lentement pour ne pas subir la contrainte du temps. Il reste un quart d’heure au compteur. Guy est sur le point de jouir. Appuyez sur le bouton.
« Tiens, ils ne sont
que deux. Sans intérêt, ils baisent », se dit Guy en caressant sa pauvre
virilité. « Pourquoi éjaculer ? Même pas envie… » Les râles se
joignent aux râles des autres cabines. Sperme sur l’écran ou écrasé sur un
mouchoir blanc, la chute retombe en une molle quiétude. Guy contemple son
membre inerte avant de se rhabiller. Il achète au chinois une bouteille de
Popers. La petite bouteille collée à la narine, on se charge le cœur. Ça
turbine… Le sang pulse dans les muscles caverneux.
L’important, c’est d’agir
en professionnel. Guy entre dans le café d’en face, commande une bière,
s’installe à une table, caché derrière un pilier. Pour détruire son âme, il
faut du tempérament. Guy décide de boire avant de retourner à sa cabine
érotique. L’aller-retour compulsif entre bouche et sexe permet en un seul
mouvement, d’annihiler tout plaisir et de se rouler dans l’indigestion. Guy
résiste ainsi à la pression du désir en se noyant dans un demi d’amertume.
Traverser la rue, écarter
à nouveau le rideau de sa pulsion et refermer la porte de son secret. Le
moniteur renvoie le reflet de désirs décharnés. À force de masturbation, sa
verge devint lourde, d’une rougeur cramoisie. Bander et éjaculer encore une
fois, c’est l’ultime moyen de se tuer lentement. Petit suicide ou petite mort,
le résultat s’oublie dans l’instant.
Au troquet, Guy se
recharge. À l’abreuvoir, il y a quelques verres bien sentis. Pour passer le
temps, pour échapper à ces bouts de mémoire qui s’effilochent ou qui remontent
à la surface, Guy entend tenir la porte close. Il suffit d’attendre, accroché
au rebord du zinc, que le temps affaisse la moindre de ses réflexions sous l’alcool
qui l’abrutit.
« Patron, la même
chose.
―
T’en
tient une bonne, toi.
―
Mémoire
Kleenex, mémoire clean, mon mec ! Que l’on prend et que l’on jette !
C’est comme je te dis. Il ne faut pas se tromper d’histoire.
―
Allez,
ça suffit. Dégage.
―
Je
dégage, gros tas de fumier. »
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