Chapitre X – Révélations 

De retour chez lui, Kurt pensait reprendre rapidement ses habitudes. Depuis la chute du mur, sa retraite ne lui suffisait plus, mais il n’avait pas de gros besoins. Il préférait taper le carton devant une pinte de bière avec ses potes du quartier, plutôt que de s’abrutir devant la télévision ouest-allemande. Sa vie était aussi bien réglée qu’un Leica de la première heure.

Mais, depuis son départ de France, le carnet rouge le poursuit, l’empêche de dormir, l’abrutit de questions, rongeant ses dernières certitudes. Il se sent lâche et coupable de n’avoir pas pu protéger sa fille et sa petite-fille, de ne pas avoir su parler du viol, incapable de supporter son corps usé. Prisonnier, il en oublie ses propres souvenirs qui se noient dans le tourbillon des générations. « J’ai tellement vécu ce siècle que je ressemble à une vieille machine à laver le linge sale. J’y ai cru à Hitler. On nous avait bien martelés la cervelle. J’ai appris pendant mes cours de rééducation politique l’importance du travail. Dans les camps, on ne mord pas la main qui vous nourrit. La république démocratique Allemande ? J’ai participé au jeu. Heureusement qu’on ne nous a pas totalement volé notre révolution, même si, aujourd’hui, c’est pire qu’avant. J’enterre mes amis. Et voilà qu'apparaît ma famille naturelle. Je dois apprendre à accepter la mort. 

La dégradation est en marche. Son corps fatigué pose deux valises. Kurt est proche de la fin. Le ciel annonce une belle journée d’été. C’est une journée à flâner le long de l’Ester, bavarder avec le pasteur Frantz. Ils auraient pu parler de la révolution pacifique, des manifestations lumineuses de l’hiver 1989, de la conscience collective des peuples… Il rêve de marcher, mais il ne peut que s’asseoir. Le temps ne lui laisse plus d’espace libre. Le pasteur Frantz pourrit sous terre et Kurt doit se préparer à faire de même. Le téléphone sonne et interrompt ses réflexions.

« Kurt ? C’est Victoria. »

Les tracasseries s’ajoutent aux tracasseries. Son audition baisse. Ça l’énerve. L’appel de sa petite-fille agit pourtant comme un antidote. Il devient réceptif au son de sa voix désormais familier.

« Vas-y… J’ai mis le haut-parleur, ça va ?

  Étais-tu au courant pour le testament ?

  De quoi parles-tu ? De quel testament ?

  Celui de ma mère ! Tu tombes du ciel ! Marion ! Ta fille ! Elle te lègue tous ses biens… à toi et à ta petite-fille !

  Explique-moi. Je n’aime pas qu’on me parle comme cela.

  Tu dois gérer les biens de ta petite-fille. Je n’existe pas. Je suis une parenthèse familiale. Tu vas recevoir une convocation. Ça te va !

  Écoute Victoria ! Je n’y suis pour rien. Ta mère ne voulait pas que… Tu sais… Être incapable d’aimer, cela ne veut pas dire ne pas savoir aimer. Tu n’es pas fautive. Peux-tu comprendre ça ? »

Victoria est en colère. Elle en veut à la terre entière. Elle lui lit le testament et le courrier, puis se tait. Si quelqu’un doit parler, c’est bien lui. Toujours absent, donneur de leçons, jamais présent. Le téléphone a des qualités qu’on ignore. Il met son interlocuteur au pied du mur.

Kurt hoche la tête d’un mouvement régulier se demandant par quoi commencer. Ce moment indéfinissable qui reste sur le coin de la table, le silence qui meuble l’écoute, il faut se déballer…

« Marion s’est réconciliée avec elle-même en faisant cela. C’est à nous de construire la suite. Ce n’est certainement pas le moment de laisser tomber. Nous sommes tous des survivants de nos propres expériences.

  Mais pourquoi ne m’a-t-elle rien laissée ? Je suis abandonnée… une fois encore, orpheline.

  C’est plutôt un cadeau qu’elle nous fait de pouvoir renaître. Tu devrais prendre le temps d’y réfléchir. On a mis cinquante-cinq ans pour se retrouver. C’est ce qu’il y a de plus important. Nous, nous sommes vivants.

  J’ai des envies de meurtre…

  Écoute. Je n’ai jamais eu l’occasion de le dire. Mais j’ai appris à tuer. Cela aussi a été mon métier. J’y ai perdu mon innocence. Il m’a fallu beaucoup de temps pour accepter cette réalité. Cela n’efface pas les souvenirs, mais cela permet de se regarder dans la glace le matin. Personne n’est innocent. En Allemagne, on a refoulé cela pendant tellement longtemps.

  Mais mon père est un monstre…

  Je suis dans l’incapacité de le juger. En revanche, rien ne t’empêche de lui dire ce que tu ressens. À chacun d’assumer son passé.

  Cela ne changera rien.

  La guerre t’oblige parfois à faire des choses horribles. Je suis victime autant que bourreau. Je fais encore des cauchemars où des pendus flottent au bout de leur corde. Cela me poursuit, soixante ans après. » 

Elle lui raconte ses angoisses. Il l’apaise. Guy arrive sur le tapis. En fait, chacun se sent étrangement soulagé de se confier.

« Tu devrais lui téléphoner pour le rassurer. Il doit être désemparé, ce pauvre garçon. Avec cette histoire de carnet, je ne savais pas comment t’en parler ! Le destin a décidé de nous réunir. On va peut-être pouvoir commencer à vivre. »

Kurt raccroche et songe à ces six mois sur le front de l’Est durant lesquels il pendit des prisonniers de guerre soviétiques par paquets. Ils gigotaient puis s’éteignaient. « Il avait suivi les ordres », comme on dit. Il savait qu’il aurait dû refuser, contester, résister. Il reste seul face à sa lâcheté.

 

*******


Guy téléphone à la réception pour se faire monter un petit-déjeuner et du papier pour écrire. Il le sait. La réponse est là, entre les lignes. Il visite ainsi chaque pièce de sa mémoire. Il déchiffre les bribes d’information que son cerveau veut bien lui transmettre. Sa boussole intérieure est comme faussée… Son instinct ne répond plus. La chambre d’hôtel semble encore plus triste et fanée que la veille. 

Victoria jette les derniers cadavres qui traînent : une bouteille de scotch et deux bouteilles de cahors. Marion a pleuré toute la matinée. Ses coliques l’empêchent de dormir. Victoria s’inquiète et se laisse aller à des réflexions intérieures. « On n’abrite pas des paumés quand on a un bébé, petite conne. Il faut que je lui dise… Putain, à force, je m’y suis attachée. Et re-merde. Maintenant, je me mets à chialer. Ça n’existe pas un mec normal ! Et ces connards de médecins ne savent pas pourquoi Marion est malade. Merde, j’en ai marre d’assumer toute seule. On n’est pas fait pour ça. C’est du pur délire. Je tourne en rond. Il faut que tu arrêtes de te culpabiliser, ma petite. Toi, tu n’y es pour rien. » 

Pourtant, ingurgiter et digérer sont les deux fonctions les plus instinctives qui soient. Marion semble montrer, par son état, la difficulté qu’à sa mère à assimiler son passé.

Manger, ouvrir la fenêtre, sentir l’air entrer dans la pièce et déguster sa première cigarette au café. Guy commence à écrire un mot, puis enchaîne par une virgule. La première phrase fut écrite au hasard. Les suivantes sortent une à une… Un filet de phrases s’écoule de sa mémoire, comme les perles qu’on enfile. Puis la source se tarit. Il doit parler avec Victoria.

« Je te téléphone pour comprendre ce qui s’est passé.

  Mais il n’y a rien à comprendre. Kurt vient de m’expliquer pour le carnet rouge… Et toi, t’arrives comme ça, la bouche en cœur ! Et c’est moi qui délire ? Je rêve… »

Elle est excédée et ne laisse pas de place à Guy, elle lui coupe la parole, l’habille des vêtements de l’accusé.

« Personne ne me dit rien. On m’explique que ma fille a besoin d’un père. On m’explique que j’ai besoin de quelqu’un. On m’explique que mon père a violé ma mère. On me cache la vérité. Et je devrais être heureuse ? Je rêve…

  Mais c’est Kurt qui me l’a donné. Bordel ! C’était à notre retour du supermarché lorsqu’il t’a offert le Caméscope. Tu fais comment quand on te refile un truc pareil ? Tu te bourres la gueule. Personnellement, je n’assume pas.

  Je ne te reproche rien. Mais, effectivement, tu n’assumes absolument rien. Ta seule attitude, c’est la fuite.

  Je ne savais pas quoi faire. Je ne suis pas très bien. J’occulte une partie de mon adolescence. Comme si j’avais refoulé au plus profond de moi un terrible secret ! Je ne sais pas ce que c’est, mais je sais quand ça s’est passé. J’avais douze ans. J’ai été incapable de lire le carnet. Il ressemble tant à mon passé.

  Je ne comprends rien à ce que tu me racontes… Tu pourrais être plus explicite ?

  C’était un curé. Il m’a emmerdé. Mais je n’ai aucun souvenir des événements. Je m’imagine des choses horribles.

  C’est ça que tu essaies d’écrire ?

  Oui. Mais cela me fait tellement peur que je m’enfile des litres d’alcool pour fuir la réalité. Je sais bien que cela ne sert à rien, mais j’ai l’impression que c’est une meilleure solution que de plonger dans les antidépresseurs.

  Désolée, je dois régler mes problèmes et aussi m’occuper de ma fille. Je reste jusqu’en septembre au bord de la mer. On va faire le ménage ici.

  Tu sais, Marion et moi, on s’amusait bien ensemble quand tu es arrivée. J’aurais bien voulu rester.

  J’avais peur que tu lui fasses du mal… que tu la kidnappes. Je me faisais des films. Quand j’ai appris que maman a été violée, j’ai vu rouge. Tu étais le premier sur la liste. Maintenant, je sais qu’il est inutile de courir après l’amour de ma mère ou de mon père. Donc, on règle nos problèmes chacun de notre côté. Et on se revoit à la rentrée. »

Guy peut faire des conneries… avec sa sale caboche. Victoria peut imaginer les castagnes à la sortie des bistrots, à mater les coups bas des ivrognes, les descentes dans la rue de la soif et les trous noirs. Elle a compris dès le début que Guy appartient à cette faune urbaine dépressive. À chaque fois que son humeur chute, Guy doit se camoufler dans le décor de la ville. Quant à Victoria, elle soigne sa plaie et couve sa petite.

 

*******

 
Guy fend l’entrée composée de lamelles de plastique. On y entre en fuyant. Sex-shop écrit en grand sur la devanture des néons bariolés comme de la guimauve de foire ; les portes rouges, cabines individuelles, s’alignent en rang d’oignons. Quelques pièces et le rodéo porno commence à l’écran. Pipes de cheval, sodomie chiante, hurlements de mixage, éjaculation faciale ! Il suffit de presser sur le bouton. Un homme en érection excite savamment les testicules de son amant vidéo. Sont-ils amants ? Non, juste acteurs d’un simulacre érotique ! Deux grosses pinces inoxydables, pendent à ses tétons. Zapping SM ! La caméra allonge le membre. Homme contre homme, le plaisir factice gagne le rectum. Appuyer sur le bouton et suivre le rythme du flot d’images. Imitation d’un viol lesbien, les filles ont le cul rouge et le con épilé. Le sang est à saturation de l’humiliation.

Attendre l’excitation et se masturber lentement pour ne pas subir la contrainte du temps. Il reste un quart d’heure au compteur. Guy est sur le point de jouir. Appuyez sur le bouton.

« Tiens, ils ne sont que deux. Sans intérêt, ils baisent », se dit Guy en caressant sa pauvre virilité. « Pourquoi éjaculer ? Même pas envie… » Les râles se joignent aux râles des autres cabines. Sperme sur l’écran ou écrasé sur un mouchoir blanc, la chute retombe en une molle quiétude. Guy contemple son membre inerte avant de se rhabiller. Il achète au chinois une bouteille de Popers. La petite bouteille collée à la narine, on se charge le cœur. Ça turbine… Le sang pulse dans les muscles caverneux. 

L’important, c’est d’agir en professionnel. Guy entre dans le café d’en face, commande une bière, s’installe à une table, caché derrière un pilier. Pour détruire son âme, il faut du tempérament. Guy décide de boire avant de retourner à sa cabine érotique. L’aller-retour compulsif entre bouche et sexe permet en un seul mouvement, d’annihiler tout plaisir et de se rouler dans l’indigestion. Guy résiste ainsi à la pression du désir en se noyant dans un demi d’amertume.

Traverser la rue, écarter à nouveau le rideau de sa pulsion et refermer la porte de son secret. Le moniteur renvoie le reflet de désirs décharnés. À force de masturbation, sa verge devint lourde, d’une rougeur cramoisie. Bander et éjaculer encore une fois, c’est l’ultime moyen de se tuer lentement. Petit suicide ou petite mort, le résultat s’oublie dans l’instant. 

Au troquet, Guy se recharge. À l’abreuvoir, il y a quelques verres bien sentis. Pour passer le temps, pour échapper à ces bouts de mémoire qui s’effilochent ou qui remontent à la surface, Guy entend tenir la porte close. Il suffit d’attendre, accroché au rebord du zinc, que le temps affaisse la moindre de ses réflexions sous l’alcool qui l’abrutit.

« Patron, la même chose.

  T’en tient une bonne, toi.

  Mémoire Kleenex, mémoire clean, mon mec ! Que l’on prend et que l’on jette ! C’est comme je te dis. Il ne faut pas se tromper d’histoire.

  Allez, ça suffit. Dégage.

  Je dégage, gros tas de fumier. »

Le premier choc explose sa mâchoire. Le second atteint l’arcade sourcilière. Guy s’écroule au pied du comptoir dans les mégots et les cendres, ivre mort. On le pousse sur le trottoir. Le banc public lui sert de chambre d’hôpital pendant quelques heures. Son nez saigne et sa chemise est un buvard imbibé de sang.

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