Chapitre VII – Souvenirs adolescents 

Avant, il y avait mes sœurs et mes parents, mon univers familier. Il y avait même du soleil ce jour-là en revenant de l’école. Moi, ce qui m’intéressait, c’était la cabane en construction au fond du jardin. Les discours des grands sont toujours modifiables… en fonction de l’humeur du moment. Mais, ce jour-là, l’heure était au châtiment suprême : la pension. Ce seul mot résonne encore dans ma bouche avec horreur. J’avais l’impression d’être trompé. Dieu le père avait jugé et m’avait chassé du paradis terrestre. Fâché, il  laissa parler Conception. 

  On t’avait prévenu. Tu as vu tes résultats scolaires… 

  Tu veux finir éboueur ?

  On t’envoie en pension à Amiens, à la rentrée prochaine. Tu apprendras à travailler.

  Tu m’écoutes quand je te parle ? Les professeurs voulaient que tu redoubles.

  Heureusement qu’on a trouvé une place. En plus, ils veulent bien t’accepter dans la classe supérieure ; il va falloir travailler, donner un coup de collier.

  En plus, ça coûte cher. Tu as pensé à tes sœurs ?

  On va travailler pendant les grandes vacances pour rattraper le retard..

Et, Dieu le Père pensa qu’il faisait bien. Et ce fut bon.

Dans ces circonstances, le recueillement est la meilleure des réponses. J’avais surtout la frousse. Le jugement est radical, sans appel, sans nuance. Quand il tombe, il doit anéantir afin de comprendre, par la suite, les grâces de l’absolution. En quelques phrases, le rideau était tombé. J’étais responsable d’un drame ordinaire, l’incompréhension. Le couple divin ne pensait qu’à mon bonheur et à mon salut professionnel. Surtout, eux connaissaient les difficultés du monde extérieur. Monde que j’entraperçois derrières mes lunettes de myope. Cela m’obligeait à vivre par procuration.
 

Dans le règne de l’amour, il ne peut y avoir de châtiments éternels. La tempête s’écrase peu à peu et, à la fin du repas, le soleil fit son apparition. On ne va pas gâcher les vacances pour une rentrée incertaine dans deux mois et demi, si tout va bien. D’ailleurs, il y a des choses plus urgentes à préparer. Ainsi, une aventure sécurisée sur les routes escarpées du Péloponnèse.

C’est mon trésor d’Ali Baba, ma boîte à trouvailles, mes binocles de survie : les souvenirs de vacances. Mes madeleines de Proust s’appelaient chiches-kebabs et devaient remonter à l’âge de sept ans, en Yougoslavie. M’enlever ces quelques semaines où je pouvais explorer le monde aurait été la pire des punitions. En fait, je ne connaissais rien du monde de l’internat.  

Dans les jours qui suivirent, je posais des questions plus précises. Je compris peu à peu que le purgatoire n’était pas un lieu de plaisir ni de contemplation, mais le chemin de croix de la repentance. Il était donc nécessaire de comprendre, dans mes chairs, le poids de mes pêchés.

Adieu le temps de l’enfance, voici le temps des armes et du sang. Pour chaque pas, il faudra des monceaux de cadavres. Dans deux mois, tu entres au pensionnat et tu auras à affronter le démon. Mieux vaut donc s’en tenir aux temps des vacances.  

Les couloirs, le préau, la cour - immense mer intérieure. L’étude, la cantine et le dortoir – refuge temporaire. Voici mon nouveau pain quotidien. Septembre a un goût sucré. Je me suis fait à l’idée de cette entêtante rentrée.

« On rencontre le directeur. Alors, pas de conneries ! Pour nous aussi, c’est un sacrifice.

  On va t’accompagner et puis on ira t’installer dans ta chambre.

  Tu te feras de nouveaux copains. »

Dieu le Père est incapable de vivre sa crise de foi. Il donne en pâture ses dernières recommandations… avant les sommations. Conception s’incline et glisse quelques paroles tendres en réconfort.

La façade de brique impose. C’est un bâtiment hexagonal qui ressemble plus à une prison qu’à une école, avec ses coursives et ses hauts murs infranchissables. La hauteur sous plafond date d’un autre âge. Les couloirs sont des caisses de résonance où domine le martèlement des pas. La Sainte Famille frappe à la porte de la miséricorde. Le père supérieur a lui aussi besoin de majuscule à sa fonction, mais il se drape de sa robe noire. Il est.

« Entrez ! »

La pièce abrite le lieu des grandes confessions. Il faut marcher, s’incliner et être plein d’humilité pour rejoindre le cercle de son bureau et s’asseoir sur un des sièges inconfortables. On évalue à la froideur du regard l’étendue de son devoir  et à la poussière de sa bibliothèque, la profondeur de son savoir.

La sainte Famille implora la clémence. Dieu le Père savait s’attirer la sympathie des humbles et des princes. L’homme en noir est sous le charme ; il juge de sa main droite et condamne de sa main gauche. Avais-je une médaille miraculeuse ? Il ne se passa rien. Juste une sentence qui me disait : « Mon garçon, il va falloir travailler désormais ! » La porte se referma dans un grincement de gonds rouillés. Le père supérieur était un être inaccessible.

On passa devant la chapelle,  on erra dans les couloirs ; on vit des alignements de classes ; on se perdit au sous-sol avec sa cantine aux bouteilles de bière alignées sur les tables ; on monta plusieurs étages. Il fallut ouvrir les sacs avant de penser à la première séparation. Le dortoir contenait tous les élèves de la sixième à la troisième. Il y avait là des dizaines d’enfants comme moi que les parents traînent. Corvée de rentrée des classes. Une cloison en aggloméré me sépare du voisin. Je suis au fond du couloir, avec vue sur cour. J’ai le privilège d’être près de la fenêtre. La porte est un simple tissu accroché à une tringle. Le départ de mes parents se fait à la va-vite.

« Je viens te chercher samedi midi. Tu verras, ça ne sera pas long. »

Conception tente ainsi de se justifier. Ainsi, son fils rejoint le temple et pourra parler d’égal à égal avec les prêtres. Ainsi, son fils pourra traiter des affaires de son père. Ainsi, les yeux bleus de Conception s’abîmèrent dans le regard perdu de son fils aimé. Ainsi, il doit désormais se tourner vers le monde des adultes. 

Je suis sous le préau, entouré d’inconnus. Ils jouent aux billes… se poussent et se reconnaissent. La sonnerie est presque une libération. En plus, je veux donner une bonne impression, je veux racheter ma faute ! Tout est nouveau pour moi. Il me reste le présent immédiat et le futur très éloigné.  

******

Victoria jette un coup d’œil par-dessus son épaule. Les feuilles s’encrent au fur et à mesure. Elle passe ses doigts dans ses cheveux, tout en contemplant le ressac de la mer au loin. Elle mesure la hauteur de sa dérive en estimant le fond de la bouteille de whisky. Aucun jugement dans sa voix. De la lassitude et de la fatigue, à force de veille.

« Tu as encore écrit et bu cette nuit ? C’est ça ?

  J’ai juste ouvert une nouvelle porte. On devrait prendre notre petit-déjeuner sur le port. » 

Elle assiège mon âme. Il ouvre la bouche, mais aucun mot ne sort. Ils s’installent à la terrasse d’un café, face au vent. On commande du café et des tartines de beurre salé. Marion dort dans son landau.

« Je ne peux pas vivre avec un homme qui boit.

  Je peux disparaître. On s’arrête là. Qu’importe !

  Tu rentres et tu sors de ma vie sans préavis ! Cela ne te dérange pas ?

  Mieux vaut fuir que mourir.

  Le suicide ?

  Non, ce n’est pas nécessaire. Je suis déjà mort.

  Pourquoi ? Pourquoi, tu me fais ça ? »

Le pingouin du bistrot attend, un doigt dans chaque poche de son gilet. Il inspecte la terrasse sans bouger la tête. Ses yeux font un panoramique de sa terrasse.

« Un double calva !

  Tu as toujours raison.

  Oui. »

Il aurait aimé assoiffer un fjord, assécher un port. Il lui faut pomper de l’alcool. Peut-on expliquer l’insondable ? Peut-on vivre sans mémoire ? Amnésie partielle de ses souvenirs.

« Tu es encore ivre.

  Non.

  Pourquoi bois-tu ?

  Je bois pour effacer ma mémoire.

  Cette réponse n’est pas correcte… Essaye encore.

  Je bois à cause d’une douleur que je n’arrive pas à définir. Je bois pour tuer cette douleur qui me ronge comme l’acide sur une plaque d’acier. » 

Machinalement, Guy joue avec sa cigarette entre le pouce et l’index.

« Alors, pourquoi écris-tu ?

  Parce que l’écriture n’efface pas la mémoire ; elle restitue des vérités éparses.

  Pourquoi m’aimes-tu ?

  Parce que si je ne t’aimais pas, je ne pourrais plus vivre. Sers-moi un verre d’alcool. J’ai besoin de sentir Dieu.

  Qui est Dieu ?

  Mon Père qui êtes aux cieux… que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne jusqu’au siècle des siècles…. Amen. »

Guy lève les mains au ciel. Une mouette passe. Un enfant mange une glace. Victoria pleure.
 

« Mais, moi, je t’aime.

  Lui aussi. »

Guy pointe son doigt vers le ciel. Les nuages se rattachent les uns aux autres. Ils forment une masse compacte et noirâtre et annoncent un nouvel orage.

« Si tu es le fils de Dieu, tu pourrais, au moins, me raconter la vérité.

  Tu veux quoi ?

  Que tu te dises la vérité ! »

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