―
On t’avait prévenu. Tu as vu tes résultats scolaires…
―
Tu veux finir éboueur ?
―
On t’envoie en pension à Amiens, à la rentrée prochaine. Tu
apprendras à travailler.
―
Tu m’écoutes quand je te parle ? Les professeurs voulaient
que tu redoubles.
―
Heureusement qu’on a trouvé une place. En plus, ils veulent bien
t’accepter dans la classe supérieure ; il va falloir travailler, donner un
coup de collier.
―
En plus, ça coûte cher. Tu as pensé à tes sœurs ?
―
On va travailler pendant les grandes vacances pour rattraper le
retard..
Et, Dieu le Père
pensa qu’il faisait bien. Et ce fut bon.
Dans ces
circonstances, le recueillement est la meilleure des réponses. J’avais surtout
Dans le règne de
l’amour, il ne peut y avoir de châtiments éternels. La tempête s’écrase peu à
peu et, à la fin du repas, le soleil fit son apparition. On ne va pas gâcher
les vacances pour une rentrée incertaine dans deux mois et demi, si tout va
bien. D’ailleurs, il y a des choses plus urgentes à préparer. Ainsi, une
aventure sécurisée sur les routes escarpées du Péloponnèse.
C’est mon trésor
d’Ali Baba, ma boîte à trouvailles, mes binocles de survie : les souvenirs
de vacances. Mes madeleines de Proust s’appelaient chiches-kebabs et devaient
remonter à l’âge de sept ans, en Yougoslavie. M’enlever ces quelques semaines
où je pouvais explorer le monde aurait été la pire des punitions. En fait, je
ne connaissais rien du monde de l’internat.
Dans les jours qui
suivirent, je posais des questions plus précises. Je compris peu à peu que le
purgatoire n’était pas un lieu de plaisir ni de contemplation, mais le chemin
de croix de
Les couloirs, le
préau, la cour - immense mer intérieure. L’étude, la cantine et le dortoir –
refuge temporaire. Voici mon nouveau pain quotidien. Septembre a un goût sucré.
Je me suis fait à l’idée de cette entêtante rentrée.
―
On va t’accompagner et puis on ira t’installer dans ta chambre.
―
Tu te feras de nouveaux copains. »
La façade de brique
impose. C’est un bâtiment hexagonal qui ressemble plus à une prison qu’à une
école, avec ses coursives et ses hauts murs infranchissables. La hauteur sous
plafond date d’un autre âge. Les couloirs sont des caisses de résonance où
domine le martèlement des pas.
« Entrez ! »
La pièce abrite le
lieu des grandes confessions. Il faut marcher, s’incliner et être plein
d’humilité pour rejoindre le cercle de son bureau et s’asseoir sur un des
sièges inconfortables. On évalue à la froideur du regard l’étendue de son
devoir et à la poussière de sa bibliothèque, la profondeur de son savoir.
On passa devant la
chapelle, on erra dans les
couloirs ; on vit des alignements de classes ; on se perdit au
sous-sol avec sa cantine aux bouteilles de bière alignées sur les tables ;
on monta plusieurs étages. Il fallut ouvrir les sacs avant de penser à la
première séparation. Le dortoir contenait tous les élèves de la sixième à
« Je viens te
chercher samedi midi. Tu verras, ça ne sera pas long. »
Conception tente
ainsi de se justifier. Ainsi, son fils rejoint le temple et pourra parler
d’égal à égal avec les prêtres. Ainsi, son fils pourra traiter des affaires de
son père. Ainsi, les yeux bleus de Conception s’abîmèrent dans le regard perdu
de son fils aimé. Ainsi, il doit désormais se tourner vers le monde des
adultes.
Je suis sous le
préau, entouré d’inconnus. Ils jouent aux billes… se poussent et se
reconnaissent. La sonnerie est presque une libération. En plus, je veux donner
une bonne impression, je veux racheter ma faute ! Tout est nouveau pour moi. Il
me reste le présent immédiat et le futur très éloigné.
******
Victoria jette un coup d’œil par-dessus son épaule. Les feuilles s’encrent au fur et à mesure. Elle passe ses doigts dans ses cheveux, tout en contemplant le ressac de la mer au loin. Elle mesure la hauteur de sa dérive en estimant le fond de la bouteille de whisky. Aucun jugement dans sa voix. De la lassitude et de la fatigue, à force de veille.
« Tu as encore écrit et bu cette nuit ? C’est ça ?
― J’ai juste ouvert une nouvelle porte.
On devrait prendre notre petit-déjeuner sur le port. »
Elle assiège mon âme. Il ouvre la bouche, mais aucun mot
ne sort. Ils s’installent à la terrasse d’un café, face au vent. On commande du
café et des tartines de beurre salé. Marion dort dans son landau.
« Je ne peux pas vivre avec un homme qui boit.
― Je peux disparaître. On s’arrête là.
Qu’importe !
― Tu rentres et tu sors de ma vie sans
préavis ! Cela ne te dérange pas ?
― Mieux vaut fuir que mourir.
― Le suicide ?
― Non, ce n’est pas nécessaire. Je suis
déjà mort.
― Pourquoi ? Pourquoi, tu me fais
ça ? »
Le pingouin du bistrot attend, un doigt dans chaque poche
de son gilet. Il inspecte la terrasse sans bouger
« Un double calva !
― Tu as toujours raison.
― Oui. »
Il aurait aimé assoiffer un fjord, assécher un port. Il lui faut pomper de l’alcool. Peut-on expliquer l’insondable ? Peut-on vivre sans mémoire ? Amnésie partielle de ses souvenirs.
« Tu es encore ivre.
― Non.
― Pourquoi bois-tu ?
― Je bois pour effacer ma mémoire.
― Cette réponse n’est pas correcte… Essaye encore.
― Je bois à cause d’une douleur que je
n’arrive pas à définir. Je bois pour tuer cette douleur qui me ronge comme
l’acide sur une plaque d’acier. »
Machinalement, Guy joue avec sa cigarette entre le pouce et l’index.
« Alors, pourquoi écris-tu ?
― Parce que l’écriture n’efface pas la mémoire ; elle restitue des vérités éparses.
― Pourquoi m’aimes-tu ?
― Parce que si je ne t’aimais pas, je ne pourrais plus vivre. Sers-moi un verre d’alcool. J’ai besoin de sentir Dieu.
― Qui est Dieu ?
― Mon Père qui êtes aux cieux… que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne jusqu’au siècle des siècles…. Amen. »
Guy lève les mains au ciel. Une mouette passe. Un enfant
mange une glace. Victoria pleure.
« Mais, moi, je t’aime.
― Lui aussi. »
Guy pointe son doigt vers le ciel. Les nuages se rattachent les uns aux autres. Ils forment une masse compacte et noirâtre et annoncent un nouvel orage.
« Si tu es le fils de Dieu, tu pourrais, au moins, me raconter la vérité.
― Tu veux quoi ?
― Que tu te dises la
vérité ! »
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