Chapitre VIII – Le testament 

A cette heure, le sable est encore humide, craquant et froid. La plante des pieds doit faire des bonds pour atteindre la plage de soleil. L’esprit de Guy vagabonde aux premières lueurs du jour. « Je ne sais pas par quoi commencer. Pourquoi avoir pensé et écrit cela ? Comment fonctionne ma mémoire ? J’ai le sentiment d’être devant deux vantaux fermés. Je sais bien que je suis face aux portes du pensionnat. Mais je ne connais plus les événements qui y habitent. En fermant les yeux, peut-être ? » 

La mer et le sel s’en mêlent. Les mouettes claquent. La brise coiffe les cheveux en bataille. Les pieds s’enfoncent dans le sable humide, comme dans un trou d’eau. La mer absorbe la plage et le corps. Assis, face à la mer, il attend, comme s’il avait besoin de sentir son corps : ses muscles et sa colonne vertébrale, sa texture et sa résistance. Tout son être se concentre sur l’exploration des bâtiments. Mentalement, il fait le tour de la cour de récréation. Ses souvenirs semblent englués dans une marée noire. Victoria lui a laissé la garde de Marion.

La lampe de bureau masque la tête de maître Lepic. L’étude conserve le dossier de la famille depuis des générations. Le rendez-vous a été fixé le jour de l’enterrement de Marion. Pendant que Guy joue à la nounou sur la plage, le notaire présente ses condoléances.

« Je la connaissais bien, vous savez. Mais quand votre mère a changé son testament, il y a quelques semaines, je n’ai pas bien compris. Elle semblait bouleversée ce jour-là.

  Elle ne vous a rien dit, rien expliqué ?

  Non, tout cela est arrivé si vite. Ou plutôt si, elle m’a annoncé qu’elle était grand-mère. Je tenais du reste à vous féliciter. Vous n’êtes pas venue avec votre fille ? Comment s’appelle-t-elle déjà ?

  Marion… Un ami la garde à la maison.

  Bien, je vais à présent faire la lecture du testament olographe de votre mère. »

L’arrondi scriptural s’étale en quelques paragraphes serrés. La signature en pattes de mouche barre la feuille en son centre. Maître Lepic réajuste ses lunettes, toussote pour chasser une mauvaise toux et entame sa lecture… 

La découverte récente de l’existence de mon père et la naissance de ma petite-fille, Marion, m’obligent à reconsidérer mon testament. Le sentiment qui m‘animait durant toutes ces années fut l’abandon. J’ai songé à de nombreuses reprises à mettre fin à mes jours ; ma vie fut parsemée de rejets et de regrets.

Quels crimes ai-je commis pour n’être que cette vieille bête résignée et aigrie ? Je n’ai pas su aimer les personnes qui m’entouraient. Il faut dire que la vie ne m’a pas fait de cadeaux. Ne m’en veut pas Victoria. Ce testament ne répare pas les erreurs du passé, mais je peux désormais partir la conscience en paix. Kurt est le seul à même de soigner nos blessures.

Moi, Marion Wichnick, saine de corps et d’esprit, je révoque les ordres testamentaires antérieurs au présent testament. J’institue comme légataire universel M. Kurt Fuchs, habitant Augustusplatz, 232, à Leipzig, à charge pour lui de délivrer les legs particuliers suivants que je fais nets de tous frais et droits :

  A M. Kurt Fuchs, les albums photos, le portrait de ma mère et le soin d’entretenir le caveau familial.

  A mademoiselle Marion Wichnick, l’ensemble de mes biens qui lui seront légués à  sa majorité.

  A mademoiselle Victoria Wichnik, la jouissance et l’usufruit de ma maison située au 25, rue du Port, ainsi que l’enveloppe à son nom déposée à l’étude de maître Lepic.

Fait à Cabourg, le 18 juin 2000

« Ce n’est pas possible ! Vous vous moquez de moi ? Elle avait perdu la tête !

  Non, tout est légal. Voici l’enveloppe dont il est question. 

Maître Lepic lui tendit une enveloppe kraft. Furieuse, Victoria demande une photocopie du testament et part en claquant la porte. Elle marche de long en large sur le trottoir, renverse une poubelle, songe à tout jeter. Elle soulève le couvercle. Une odeur de pourriture arrête son geste. Elle lâche prise. Le couvercle frotte le trottoir dans un mouvement giratoire métallique. Un essaim de moucherons se disperse, laissant apparaître un tas de fruits pourris. Un hoquet, des rots acides et nauséeux, un mélange jaunâtre se mélange à sa salive. Victoria vomit son petit déjeuner.

Blanche, dans le vent, elle respire intensément, s’essuie, souffle, se décontracte et recommence à respirer fort. Le corps tremblant, les extrémités glacées, elle frotte ses muscles tétanisés. Il vaudrait mieux s’arrêter au café, reprendre des forces, réfléchir, ouvrir ce paquet et téléphoner à Kurt. Sa fille et Guy peuvent attendre. Le ciel se brouille de nuages. Victoria s’installe à une table derrière la vitre et commande un Martini. « Je sais que je ne suis pas un enfant désiré. Mon père est un salaud. En fait, ma grand-mère Rose était là pour tout, s’occupait de tout. Tu savais à quoi t’attendre. Merde, tu te laisses encore manipuler. Je vais dénoncer ce torchon et l’annuler. Elle est à moi cette baraque. J’en ai assez. Pourquoi est-ce Marion qui hérite ? Salope. Elle aurait mieux fait de s’étrangler à la naissance... »

Elle décachette l’enveloppe. 

Victoria, tu es née d’un viol. L’homme se nomme Jean-Philippe Pouernet. Il ne connaît pas ton existence. Je l’ai aimé, mais le simple fait d’évoquer son nom provoque chez moi une colère noire, une nausée froide, une rage destructrice. Avec le temps, rien ne semble vouloir s’effacer. Depuis ce jour, je te traîne comme on traîne un boulet.

Pourtant, j'ai essayé de te faire partir en frappant mon ventre. Tu t’es accrochée. Je t'ai repoussée. Tu as continué à m’aimer. J'étais dans une rivière qui m'emportait. Mais quand j’ai retrouvé mon père, j'ai senti une branche où me rattraper : c'était Kurt. Tu sais, entre la haine et l'amour, il n'y a pas grand-chose. J'avais de la haine pour toi, de la haine.

Dès que ma grossesse fut connue, ma mère installa un corridor sanitaire. Elle m’infantilisa et s’occupa de toi. Rose était une régente. Je lui servais de bouc-émissaire. Tu étais la fée. Je ressassais tout ce passé. Tu ne soufflais pas tes bougies. Je sombrai dans l’apathie. Ma dépression et les médicaments ont fait le reste. Il fallait bien survivre à cet enfermement. Tu ressemblais chaque jour un peu plus à l’homme que j’aurais voulu assassiner de mes propres mains.

A la mort de ta grand-mère, je t’ai envoyée en pension pour être sûre de ne plus jamais te revoir. J’assouvissais ma vengeance par procuration. La coupable, c'est moi. C'est moi qui t’ai refusée.

Si j’ai retrouvé ton grand-père, c’est grâce à toi. J’étais jalouse. Je t’imaginais dans les bras d’hommes aussi beau que ton père. Je me regardais, vieillissante. J’oubliais ma colère. Je voulais connaître mon père pour pouvoir être enfin consolée. Nous avons discuté longuement au téléphone. Je n’ai jamais autant parlé de moi. Cette relation, c’était mon secret. J’ai appris son existence au moment où tu m’as annoncé ton projet d’insémination artificielle. Je t’ai laissée faire. Je ne voulais pas partager.

Pour moi, tu resteras un non-sens dans ma vie. Je me suis toujours interdite à toi. Il est préférable que nous en restions là. Je ne te connais qu’à travers un prisme déformant où tu n’es pas ma fille. Je voulais te transmettre un héritage vierge de toutes ambivalences. En faisant ce partage, j’espère pouvoir créer la famille qu’il aurait été impossible d’imaginer en ma présence.

Marion, ta maman qui t’aime.

PS : Je me sentais incapable de te l’écrire jusqu’à aujourd’hui. 

La signature ample et ferme montre une maîtrise parfaite des gestes de la calligraphie. Il lui semble que tous les regards se tournent sur elle. Elle pleure ; des idées contradictoires se bousculent. Accompagnées à la lettre, trois photos en noir et blanc…Sa mère accompagnée d’un homme en uniforme, le même en gros plan, et une troisième que Victoria reconnût aussitôt. C’est elle sur les genoux de sa grand-mère. Sa mère se tient à distance, les bras croisés.

Victoria paie et se dirige vers les toilettes. Une odeur de gerbe et d’urine acide la prend à la gorge. Eclairés par des néons jaunes, elle tente de fermer la porte branlante qui ne possède plus de verrou. Elle oublie le décor et s’agenouille pour uriner. Puis elle veut se laver. L’évier est sale et l’eau du robinet glisse sur la crasse. Elle s’asperge le visage, efface les coulures noires qui ont séché sur son visage. Pendant tout le chemin du retour, la colère et la peur prennent possession de son cerveau.

Guy joue aux chatouilles. Ce sont les dernières minutes avant la sieste. Marion écarquille les yeux, feint la surprise, boude, prétexte à rire plutôt que de dormir ; elle apprend à exprimer ses premières émotions. Guy participe à sa création en stimulant ses sens. Il reprend confiance en lui. Entre Guy et Marion, il n’y a pas de compétition. Ils s’apprivoisent et s’apprennent. Une connivence réciproque les unit désormais.

La porte claque. L’appel d’air renverse une bouteille de vin posée sur le rebord de la fenêtre de la cuisine. Victoria explose de colère.

« Je n’ai pas besoin d’un ivrogne chez moi ! Tu te casses tout de suite. D’ailleurs, je suis complètement folle de t’avoir laissé surveiller Marion. »

Elle élève sa fille dans les airs qui, surprise, se met à gémir, puis à hurler. Son bébé dans les bras, elle se réfugie dans sa chambre d’adolescente en fermant la porte à clé. Le sac de Guy vole jusqu’en bas des escaliers. Il demande des explications.

« Fous le camp !

  C’est quoi ce bordel ? Je vais défoncer la porte !!

  Si tu tentes quoi que ce soit, j’appelle les flics. Tu te casses, et tout de suite. »

Guy plie ses affaires dans son sac de voyage, et entame la remontée vers la gare. Elles restent toute l’après-midi blotties dans le lit, l’une contre l’autre. C’est comme un coup de poing dans le ventre. Victoria balance son corps d’avant en arrière dans un rythme régulier. Elle a peur qu’on lui enlève son bébé. Elle craint que Guy la frappe ou abuse d’elle. Pourtant, cette histoire, elle la connaît. Elle le sait depuis toujours, mais n’en a jamais parlé à sa mère, ni à qui que ce soit. Les secrets de famille sont des secrets de polichinelle.

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