La mer et le sel s’en mêlent. Les mouettes claquent. La brise coiffe les cheveux en bataille. Les pieds s’enfoncent dans le sable humide, comme dans un trou d’eau. La mer absorbe la plage et le corps. Assis, face à la mer, il attend, comme s’il avait besoin de sentir son corps : ses muscles et sa colonne vertébrale, sa texture et sa résistance. Tout son être se concentre sur l’exploration des bâtiments. Mentalement, il fait le tour de la cour de récréation. Ses souvenirs semblent englués dans une marée noire. Victoria lui a laissé la garde de Marion.
La lampe de bureau masque la tête de maître Lepic. L’étude conserve le dossier de la famille depuis des générations. Le rendez-vous a été fixé le jour de l’enterrement de Marion. Pendant que Guy joue à la nounou sur la plage, le notaire présente ses condoléances.
« Je la connaissais bien, vous savez. Mais quand votre mère a changé son testament, il y a quelques semaines, je n’ai pas bien compris. Elle semblait bouleversée ce jour-là.
― Elle ne vous a rien dit, rien expliqué ?
― Non, tout cela est arrivé si vite. Ou plutôt si, elle m’a annoncé qu’elle était grand-mère. Je tenais du reste à vous féliciter. Vous n’êtes pas venue avec votre fille ? Comment s’appelle-t-elle déjà ?
― Marion… Un ami la garde à la maison.
― Bien, je vais à présent faire la lecture du testament olographe de votre mère. »
L’arrondi scriptural s’étale en quelques paragraphes
serrés. La signature en pattes de mouche barre la feuille en son centre. Maître
Lepic réajuste ses lunettes, toussote pour chasser une mauvaise toux et entame
sa lecture…
La découverte
récente de l’existence de mon père et la naissance de ma petite-fille, Marion,
m’obligent à reconsidérer mon testament. Le sentiment qui m‘animait durant
toutes ces années fut l’abandon. J’ai songé à de nombreuses reprises à mettre
fin à mes jours ; ma vie fut parsemée de rejets et de regrets.
Quels crimes ai-je
commis pour n’être que cette vieille bête résignée et aigrie ? Je n’ai pas
su aimer les personnes qui m’entouraient. Il faut dire que la vie ne m’a pas
fait de cadeaux. Ne m’en veut pas Victoria. Ce testament ne répare pas les
erreurs du passé, mais je peux désormais partir la conscience en paix. Kurt est
le seul à même de soigner nos blessures
Moi, Marion
Wichnick, saine de corps et d’esprit, je révoque les ordres testamentaires
antérieurs au présent testament. J’institue comme légataire universel M. Kurt
Fuchs, habitant Augustusplatz, 232, à Leipzig, à charge pour lui de délivrer
les legs particuliers suivants que je fais nets de tous frais et droits :
―
A M. Kurt Fuchs, les albums photos,
le portrait de ma mère et le soin d’entretenir le caveau familial.
―
A mademoiselle Marion Wichnick, l’ensemble de mes
biens qui lui seront légués à sa majorité.
―
A mademoiselle Victoria Wichnik, la jouissance et
l’usufruit de ma maison située au 25, rue du Port, ainsi que l’enveloppe à son
nom déposée à l’étude de maître Lepic.
Fait à Cabourg, le 18 juin 2000
« Ce n’est pas possible ! Vous vous moquez de moi ? Elle avait perdu la tête !
― Non, tout est légal. Voici l’enveloppe
dont il est question.
Maître Lepic lui tendit une enveloppe kraft. Furieuse,
Victoria demande une photocopie du testament et part en claquant
Blanche, dans le vent, elle respire intensément, s’essuie, souffle, se décontracte et recommence à respirer fort. Le corps tremblant, les extrémités glacées, elle frotte ses muscles tétanisés. Il vaudrait mieux s’arrêter au café, reprendre des forces, réfléchir, ouvrir ce paquet et téléphoner à Kurt. Sa fille et Guy peuvent attendre. Le ciel se brouille de nuages. Victoria s’installe à une table derrière la vitre et commande un Martini. « Je sais que je ne suis pas un enfant désiré. Mon père est un salaud. En fait, ma grand-mère Rose était là pour tout, s’occupait de tout. Tu savais à quoi t’attendre. Merde, tu te laisses encore manipuler. Je vais dénoncer ce torchon et l’annuler. Elle est à moi cette baraque. J’en ai assez. Pourquoi est-ce Marion qui hérite ? Salope. Elle aurait mieux fait de s’étrangler à la naissance... »
Elle décachette l’enveloppe.
Victoria, tu es née
d’un viol. L’homme se nomme Jean-Philippe Pouernet. Il ne connaît pas ton
existence. Je l’ai aimé, mais le simple fait d’évoquer son nom provoque chez
moi une colère noire, une nausée froide, une rage destructrice. Avec le temps,
rien ne semble vouloir s’effacer. Depuis ce jour, je te traîne comme on traîne
un boulet.
Pourtant, j'ai essayé
de te faire partir en frappant mon ventre. Tu t’es accrochée. Je t'ai
repoussée. Tu as continué à m’aimer. J'étais dans une rivière qui m'emportait.
Mais quand j’ai retrouvé mon père, j'ai senti une branche où me rattraper :
c'était Kurt. Tu sais, entre la haine et l'amour, il n'y a pas grand-chose.
J'avais de la haine pour toi, de la haine.
Dès que ma grossesse
fut connue, ma mère installa un corridor sanitaire. Elle m’infantilisa et
s’occupa de toi. Rose était une régente. Je lui servais de bouc-émissaire. Tu
étais
A la mort de ta grand-mère, je t’ai envoyée en pension pour être sûre
de ne plus jamais te revoir. J’assouvissais ma vengeance par procuration. La
coupable, c'est moi. C'est moi qui t’ai refusée.
Si j’ai retrouvé ton grand-père, c’est grâce à toi. J’étais jalouse. Je
t’imaginais dans les bras d’hommes aussi beau que ton père. Je me regardais,
vieillissante. J’oubliais ma colère. Je voulais connaître mon père pour pouvoir
être enfin consolée. Nous avons discuté longuement au téléphone. Je n’ai jamais
autant parlé de moi. Cette relation, c’était mon secret. J’ai appris son
existence au moment où tu m’as annoncé ton projet d’insémination artificielle.
Je t’ai laissée faire. Je ne voulais pas partager.
Pour moi, tu resteras un non-sens dans ma vie. Je me suis toujours
interdite à toi. Il est préférable que nous en restions là. Je ne te connais
qu’à travers un prisme déformant où tu n’es pas ma fille. Je voulais te
transmettre un héritage vierge de toutes ambivalences. En faisant ce partage,
j’espère pouvoir créer la famille qu’il aurait été impossible d’imaginer en ma
présence.
Marion, ta maman qui t’aime.
PS : Je me sentais incapable de te l’écrire jusqu’à aujourd’hui.
La signature ample et ferme montre
une maîtrise parfaite des gestes de
Victoria paie et se dirige vers
les toilettes. Une odeur de gerbe et d’urine acide la prend à
Guy joue aux chatouilles. Ce sont
les dernières minutes avant
La porte claque. L’appel d’air
renverse une bouteille de vin posée sur le rebord de la fenêtre de
« Je n’ai pas besoin d’un ivrogne chez moi ! Tu te casses tout de suite. D’ailleurs, je suis complètement folle de t’avoir laissé surveiller Marion. »
Elle élève sa fille dans les airs qui, surprise, se met à gémir, puis à hurler. Son bébé dans les bras, elle se réfugie dans sa chambre d’adolescente en fermant la porte à clé. Le sac de Guy vole jusqu’en bas des escaliers. Il demande des explications.
« Fous le camp !
― C’est quoi ce bordel ? Je vais défoncer la porte !!
― Si tu tentes quoi que ce soit, j’appelle les flics. Tu te casses, et tout de suite. »
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