Des taches blanches envahissent les champs. La neige ! Quelques flocons ! Une ritournelle s’effiloche de la radio. Le gel forme d’étranges forêts cristallines. Les arbres grincent sous le poids de la glace et le soleil lèche les branches, laissant filer le temps au rythme d’un goutte-à-goutte d’eau fondue. Le froid embue les vitres de la voiture. Le soleil annonce un redoux. Guy s’est décidé à affronter son père, à lui parler. Il profite de la route pour imaginer des scénarios d’approche, pour organiser sa pensée. La cure de désintoxication lui permet d’observer désormais la réalité sous un autre angle. Il veut lui raconter ses souvenirs de pension. Il veut présenter sa renaissance à l’automne de leurs vies. C’est dans son esprit, une confession qui doit le purifier.
Après des mois de silence, il pensait débarquer comme le fils prodigue mais la vie se joue sur une multitude de partitions différentes. Il avait en tête une symphonie, alors que ses parents jouaient une musique de chambre, intimiste et rodée. Ils avaient vieilli. Leurs certitudes se nécrosaient de leurs habitudes et de leurs convictions. La maladie métastasait leurs humeurs comme une tumeur. Dieu, encore plus qu’hier, répondait à toutes leurs attentes. Lock-out ! Fermés de l’intérieur…
Le bureau de son père se situe au rez-de-chaussée, dans une ancienne et vaste buanderie. Il fait ses comptes. C’est plus un atelier qu’une bibliothèque. Les pinces et les tournevis s’alignent sur le mur, prêt à être utilisés. Chaque chose est à sa place comme dans un laboratoire. Le bricolage lui sert de prétexte pour se préserver cet espace, éloigné du centre vital de la maison. Une clé permet de se verrouiller de l’intérieur, de se couper du monde. Le père de Guy s’enferme régulièrement et ordre est donné de ne le déranger sous aucun prétexte. Wagner, son chien, ronfle à ses pieds. L’or du Rhin, tumultueux, s’écoule des enceintes.
Son père ne veut rien savoir, il refuse de voir la vérité en face, contourne la réalité et fabrique mentalement une défense inexpugnable. Guy se sent redevenir l’enfant qu’il était quand on ne prenait pas en compte ses paroles.
« Mais, si je veux vivre à nouveau, il faut bien que je connaisse la réalité ?
- Tu ne te souviens de rien. Tu t’inventes des histoires.
- Merde, c’est dingue. Je te raconte un truc qui m’a bouleversé et tu le rejettes de la main, comme si cela n’avait pas existé. Tu ne veux pas prendre en compte les événements qui pourraient remettre en cause tes convictions.
- C’est
pas en remuant la merde que tu t’en sortiras. Un prêtre, en
plus ! On n’a jamais vu ça. Qu’est-ce que tu nous
reproches ? De t’avoir envoyé en pension ? Tes
résultats étaient exécrables. D’ailleurs, ton
travail s’est amélioré au fur-à-mesure. Ces
années de pension t’ont mis du plomb dans le crâne.
- Foutaises !
Tu veux voir mes carnets de notes ! Je les ai là. »
Les bulletins trimestriels et le carnet de liaison atterrissent sur la table en chêne massif. Le père tourne une à une les pages, s’arrête un instant sur une observation.
« Qu’est-ce
que ça prouve ?
- Est-ce
vraiment à moi de te prouver quelque chose ? »
Guy claque la porte violemment tout en retenant ses larmes. Les pneus de la voiture crissent et laissent leurs empreintes dans la boue de la cour. Les nerfs en pelote, Guy fonce sur Paris. Il vient de prendre la décision de couper définitivement les ponts avec cette famille qui ne cesse de ne pas s’entendre. Une boule d’angoisse l’oppresse. Les kilomètres traînent en longueur. Dans un village perdu au milieu de nulle part, il s’arrête au seul café du coin et commande un pastis, puis un second, un troisième… Le contrat de l’abstinence vient de tomber à l’eau. Le mieux est d’en finir définitivement. Il pleure enfin, noyant dans l’ivresse son désarroi. Son père veut rester Dieu le père. Et lui doit rester l’enfant que l’on doit corriger. Il n’y a pas d’issue. Victoria téléphone. Guy ne décroche pas. Aux abonnés absents, ivre, sur le fil du suicide, il veut reprendre la route et foncer à travers champs sur les routes de campagne.
Il tombe une petite pluie fine et persistante. La glaise rend la chaussée extrêmement glissante. Une véritable patinoire. Le champ de vision se réduit au fur et à mesure que la vitesse de la voiture augmente. Le carrefour se dissimule derrière la futaie d’un bois. Cela forme un angle mort d’où il est impossible de voir la voiture bleu nuit qui vient de la gauche. Le chauffeur a le réflexe de faire une embardée. Il ne s’arrête pas. L’accident est évité de justesse. Mais cela n’empêche pas Guy de se retrouver dans le décor, les roues enfoncées jusqu’aux essieu, dans un champ de betteraves. Sortie de route. C’est là qu’il s’endort et rêve jusqu’au matin.
Le téléphone sonne. Son père n’a pas dormi de la nuit. Le mur de ses certitudes se fissure. Il est blessé dans son orgueil de père tout puissant. Il commence à comprendre que ses enfants sont aussi des étranges étrangers, si intimes et si lointains qu’il ne peut que taire son orgueil. Il change de point de vue pour prendre la place du père soignant. La lézarde s’est agrandie et il commence à savoir entendre les histoires secrètes des blessures de leurs vies. Il commence par Guy, mais sait pertinemment qu’il va devoir réaliser la même démarche avec chacune de ses filles. Même si rien ne s’impose, c’est la seule solution qui se présente à lui.
« J’ai réfléchi. Je me suis emporté. Cela me paraît tellement invraisemblable qu’on n’ait rien remarqué. Je… J’ai lu le carnet de notes. Je ne te dérange pas…
- Non… »
Sa bouche est légèrement pâteuse… Le corps courbaturé après une nuit froide, du givre recouvre les vitres. La température a brusquement chuté. L’hiver reprend ses droits.
« Est-ce que je peux faire quelque chose ?
- Non, il faut juste apprendre à vivre avec.
- Il faudrait que tu viennes avec ta copine. Que tu nous la présentes.
- Oui, en fait, j’aurais un service à te demander. Pourrais-tu aller au collège pour voir le directeur ?
- Pour quoi faire ?
- Je
ne sais pas ! Demande-lui si d’autres personnes se sont
plaintes des comportements du Père. Moi, je suis incapable
d’affronter ces murs.
- Bon,
je vais voir ce que je peux faire ! »
Son père a répondu sans réfléchir. Il ne peut s’imaginer la portée de son acte. Mais, pour la première fois, son fils lui demande autre chose que de l’argent, il a déplacé le centre de gravité sans pouvoir faire autorité.
Ecrire votre commentaire
Vous devez vous connecter pour pouvoir ajouter un commentaire.
