Le père gare sa voiture dans la cour d’honneur du pensionnat. Il doute de la véracité de cette histoire. Mais le doute s’est installé. Le mal peut le ronger. Le ravalement de la façade donne à la brique rouge un air pimpant, reléguant l’aspect carcéral de la bâtisse aux souvenirs d’adolescents. Le couloir, coursive intérieure, mène toujours au bureau du directeur. Il refait le même chemin que vingt ans auparavant. L’homme derrière le bureau a rajeuni et pourrait avoir l’âge de son fils. À quelques années près, ils auraient pu même être dans la même classe. C’est un laïc. Marié, trois enfants, une maîtresse et une conscience sans faille. Avenant, sans raideur, communicant, il incarne les nouveaux espoirs sur lesquels se repose désormais l’Église. Un homme de confiance !
« Que puis-je pour votre service ?
- Ce n’est pas moi… C’est pour mon fils. Enfin, vous comprenez. Il a été élève au collège.
- Ça arrive souvent que d’anciens élèves nous téléphonent. Souvent, ils recherchent un ancien camarade de classe, une photo, des copies de diplômes. C’est naturel… Quand était-il élève ici ?
- Il habite Paris. Il ne vient plus souvent dans la région. C’est pour ça que je suis ici. »
Le père sort les bulletins scolaires et les lui tend en signe de réponse. Il était en quatrième, section trois, anglais, allemand, latin.
« A un an près, on aurait pu être dans la même classe. J’ai fait toute ma scolarité ici. Que désire-t-il ?
- Ben voilà, c’est à propos de l’un de ses anciens professeurs… Son professeur de latin, le père H.
- Vous
savez, il y a eu jusqu’à plus de deux cents prêtres
dans ce collège. Maintenant, il n’en reste plus qu’une
petite dizaine. La plupart n’enseignent même plus. C’est
bien dommage. C’était de bons professeurs. Quant au
père H., il est à la retraite dans un béguinage
de la région. Il perd la tête.
- … »
Un léger sourire aux lèvres, l’homme au veston gris en demandait plus. La réponse fut trop rapide pour que le doute ne s’installe pas, mais trop franche pour remettre en cause sa bonne foi. Le père ne savait comment présenter l’histoire. Il se sentait fautif comme l’avait été Guy, son fils. Un instant, il se glissa dans la peau du jeune enfant qu’il fut, lui aussi. Un frisson lui parcourut le dos.
« Voilà, mon fils pense qu’il a, peut-être, été embêté par cet homme. Des attouchements, ou quelque chose de ce goût-là. Il n’en est pas complètement sûr. Vous avez peut-être des informations ? Il cherche, mais c’est si loin que sa mémoire lui joue des tours…
- Le père H. ! Vous voulez rire ? Il ne se sentait concerné que par son sacerdoce. Il poussait ses élèves à la prêtrise… au réconfort de la foi. D’ailleurs, à mon avis, il en faisait un peu trop. Mais d’histoires de pédophilies ! Je n’en ai jamais entendu parler. Non, je ne vois pas. Vous voulez son adresse ?
- Je crois que mon fils fait une psychanalyse. Ça détruit plus que ça ne construit ces trucs-là. Vous pourriez me fournir une photo de sa classe ? Cela l’aidera peut-être.
- Donnez vos coordonnées à ma secrétaire. Elle fera le nécessaire. Mais votre fils peut venir me voir. Je le recevrai avec plaisir.
- Je ne manquerai pas de lui en faire part. Merci de votre accueil. »
L’homme avait fait le tour de son bureau, s’avançait vers le fauteuil avec un geste vers la porte. Comme une ouverture vers la fin de la consultation ! Le sujet était clos. La réponse était la bonne. L’histoire pouvait rentrer dans l’ordre.
******
Pourquoi un rendez-vous dans ce café de la place de la République ? Au thermomètre précisa-t-il. Le décor y est poussiéreux. Des miroirs défraîchis par le temps renvoyaient des silhouettes furtives. Les serveurs avaient des têtes de croque-morts en fin de carrière. Le sourire rare, l’attention silencieuse qu’il convient en de telles circonstances. Les garçons déambulaient entre les tables, plateaux chromés et tabliers blancs. Ils oscillaient entre salon de thé et charme parisien pour touristes en mal d’authenticité.
Guy s’installa en terrasse et commanda un Perrier rondelle. La foule bruyante glissait silencieusement derrière la vitre. Huis clos de service, le café rendait son office. Son père arriva en retard, fit un geste de la main en l’apercevant, l’embrassa et s’installa à la table ronde. Puis il prit aussitôt la conversation en otage. Il ne voulait pas se laisser déborder par ses émotions. Mais le face-à-face était cruel. Les mêmes gestes, les mêmes intonations dans les voix, le même air de famille, ils se faisaient face. Identiques et tellement éloignés l’un de l’autre, le père et le fils, la continuité et la rupture ! Mais, l’estime émanant de leurs regards forgeait une complicité nouvelle. Ils étaient égaux.
La visite à la pension aboutissait à une sorte d’impasse. Guy se sentait à nouveau perdu ; parce qu’il ne savait pas pourquoi sa mémoire refusait de s’ouvrir à un événement qui n’avait peut-être jamais eu lieu. Guy ne se souvenait de rien. Juste une impression de violence morbide qui lui avait explosé à la figure quand le souvenir était remonté à la surface. Comme si une personne le fessait et le crochetait avec un doigt profondément enfoncé dans le rectum ! Cela n’avait eu lieu qu’une fois, juste avant de le décider à rechercher une part incertaine de vérité dans l’écriture. Il avait pleuré pendant des heures comme un enfant qui se brouille avec le monde parce qu’il n’en comprend pas les règles. Le visage de ce foutu curé, la classe, le dortoir, le caillou, les punitions à répétition, le silence et la solitude, les promenades dans la cour. Chaque image était revenue avec fulgurance. Deux choses manquaient à l’appel : les visages et l’incident. L’histoire était, d’une certaine manière, close, disparaissait dans le brouillard des souvenirs. Il était désormais nécessaire de la relire et de la comprendre, sans dénouer les fils, et de créer des passerelles entre des événements éloignés. L’incident – Guy le savait désormais – lui servait obscurément de boussole faussée. Il pouvait désormais la réparer et relire ses cartes du monde. Il existait une autre histoire que sa propre histoire. Il comprenait enfin que sa première existence était double : celle du réel et celle de l’interdit coupable.
Il comprenait aussi que les attouchements, cette année noire, n’avaient de signification que dans son onde de choc. Son passé n’avait plus la même signification, et il allait donc devoir faire le deuil de celui-ci. Il fallait aussi relire dans le détail chacun des chapitres de sa vie afin de vivre chaque instant encore plus intensément. Il réintégrait la vie et pensa soudain à Victoria comme une évidence.
« Tu manges à la maison ce soir ? Je fais la cuisine.
- Mais, je n’ai pas convenu cela avec ta mère. Il faudrait la prévenir.
- Je voudrais te présenter quelqu’un.
- Raison de plus ! »
Guy sortit son téléphone portable, chercha dans le répertoire. La touche verte enclenchée, il colla l’appareil à l’oreille de son père.
« Elle devrait décrocher rapidement. »
La conversation dura quelques minutes. Le père était coincé et il le savait. Ses doigts jouaient nerveusement avec la coupelle en plastique contenant l’addition et un billet de banque. Il chercha de la main le serveur. Mais il était bien obligé de suivre son fils. Métro et face-à-face. Ils parlèrent sans vraiment se comprendre. Le bruit des rames absorbait les sons sur cette ligne. Un brouhaha permanent qui tanguait entre chaque station ! Guy passa un coup de fil à Victoria, acheta ses cigarettes au tabac du métro et fit les courses au Monoprix du coin. Père et fils ne se quittaient pas d’une semelle.
Victoria préparait le bain de Marion quand ils rentrèrent dans l’appartement. Il devait être sept heures moins le quart. Son père resta interloqué et perplexe à la vue du bébé rondouillard et rieur qui battait l’eau avec ses mains. Le peignoir de bain de Victoria était entrouvert et laissait apercevoir un sein et quelques broussailles torsadées.
« Je te présente Victoria, la grande, et Marion, la petite.
Le père se retourna. Furibard et gêné ! Vert de honte, Guy s’en amusait intérieurement.
« Tu nous avais caché ça ! »
- Attends, il faut que je te présente aussi.
- Victoria ! Je te présente ton futur beau-papa : Josué.
Ce prénom qu’enfant, il n’arrivait pas à prononcer, Guy l’avait dans la bouche comme un bonbon qu’on roule avec sa langue pour sentir l’arôme se dégager du sucre. C’était assez nouveau. En fait, ils faisaient connaissance puisqu’ils ne se connaissaient pas. Le père se découvrait un fils qu’il s’interdisait d’avoir. Marion l’avait attendri. Il portait son costume de grand-père à la perfection, comme s’il se rattrapait des moments qu’il n’avait pas pu avoir avec ses enfants. Cela ne sonnait pas comme un reproche dans son esprit, mais comme un constat. Il se rattrapait comme il pouvait.
Sur le moment, Josué avait été furieux. Et puis, Victoria et lui discutèrent au-dessus des fesses du bébé. Guy rangeait les courses. Il y avait des filets mignons et une bouteille de Saint-Amour au menu. De quoi satisfaire le palais ! La soirée fut détendue. Pourtant, les sujets abordés étaient loin d’être neutres. Mais, en dehors de chez lui, les convergences de point de vue se faisaient naturellement. Comme si le milieu lui interdisait parfois de donner pleinement son point de vue !
Il raconta même à Victoria l’origine de son prénom, comme si ce secret de polichinelle pouvait être raconté par sa propre bouche. Pendant la guerre, les parents de Josué l’avaient envoyé se réfugier dans le Massif central. Il poursuivit sa scolarité chez les jésuites. Ses parents furent déportés. Des cultivateurs l’adoptèrent et il changea son état civil en 1947. Il s’appelait désormais Joseph. Personne, désormais, ne l’appelait plus par son prénom de naissance. Ses enfants connaissaient parfaitement cette frontière invisible. Ils savaient que le sujet était un tabou familial. C’était son jardin secret. Victoria n’en savait rien et poussa, l’une après l’autre, les différentes pièces sur l’échiquier de la famille. L’innocence oblige à fendre l’armure.
« Mais pourquoi teniez-vous tant à ce que Guy soit ordonné prêtre ?
- Ce n’est pas exactement ça. Moi, je me suis converti au catholicisme quand je faisais mes études dans le Massif central. Un abbé a guidé mes premiers pas. C’était un père pour moi, un juste. Il m’a permis de faire le deuil de mon passé, de ma famille. J’ai comme une dette morale. L’Église m’a sauvé la vie.
- Vous savez comment on appelle un juif converti ? Un accompli ! La théologie chrétienne considère que la rédemption finale passe par les juifs. Vous pensez vraiment que Dieu a réellement besoin de ce prosélytisme pour sauver le monde ?
- Non, j’imaginais cela comme une offrande faite à Dieu. À aucun moment, je n’ai forcé le choix de Guy. Il était libre, il devait vivre sa vie. Mais quand il était gamin, il ne cessait d’en parler. Cela conforte vos choix.
- Votre femme, qu’est-ce qu’elle en pensait ?
- C’est à elle d’y répondre.
- Et vous n’avez jamais cherché à retrouver des membres de votre famille ? Il doit y avoir des survivants.
- Ils
sont morts à Auschwitz. J’ai juste un mot qu’ils ont jeté
du train.
- Et vos cousins, vos cousines… Les oncles, les tantes.
- Pour vivre, il vaut mieux oublier que l’on soit, soi-même, un survivant. La déportation a anéanti toute l’humanité de l’espérance. Je ne suis plus juif ou polonais, juste français de souche.
- Pourquoi refusez vous votre passé ?
- L’intégration est une façon de gommer cet héritage. Et d’accepter son destin.
********
Guy rangea la pile de cahiers, témoignages de vies abîmées. Il y avait celui de sa sœur, Chloé, celui de la mère de Victoria, Marion, les pages dactylographiées. Si Guy tapait à la machine, c’était afin de ne rien pouvoir oublier, seulement jeter à la poubelle dans un geste définitif, en faire une boule compacte qui rejoindrait ses consœurs. Il savait la fin de son histoire proche. Son bureau se situait sous la pente du toit, dans l’échancrure de la fenêtre. Il pensait échanger sa machine à écrire contre un vulgaire PC. Mais il voulait conserver les rajouts, les mots barrés, les ratures. Le bruit des touches qui martèlent le papier. Il voulait ressentir le plaisir qu’il avait eu la première fois quand il dactylographiait ses écrits.
J’ai attendu des jours et des nuits une lettre d’un des miens, des confiseries, des gâteaux pour digérer les haricots verts filandreux de la cantine. Ils pouvaient venir me voir dans la loge de la concierge, en face du bureau du père supérieur. Ils ne sont jamais venus. Mon univers en expansion sombrait dans un trou noir qui aspirait le moindre de mes espoirs.
Coupable aux yeux de tous, j’étais devenu l’objet des moqueries quotidiennes de la récréation. Le surveillant général organisa méthodiquement la liste de mes déloyautés, paquets de linges sales, mal ficelés… Les pions profitaient de l’aubaine. Désigné d’office dans les rangs, j’étais le trublion qu’il fallait arrêter dans sa folie adolescente. Les heures de classe, comme celles de l’étude, s’allongeaient en ombres interminables. Les colles supplémentaires permettaient de me retenir systématiquement chaque samedi après-midi. En permanence, surveillé, inspecté, épié, je m’enfuyais dans les pages de romans dont j’étais le héros. Il fallait lâcher le morceau, donner le nom du coupable… J’arpentais la cour pour donner un sens à cette histoire qui ne tournait pas rond.
Courir, hurler, se dresser d’un bond, prendre le bon virage et attaquer la vie, mais seuls les chiens me léchaient. Tout au moins c’est ainsi qu’ils qualifièrent mes nouvelles relations. La graine de folie des incompréhensions germait dans mon cœur. J’avais les copains que je pouvais…
Il fallait que je passe chaque jour au bureau de l’abbé. Les coups de règle servirent de métronomes à ma rééducation : Mens sana in corpore sano. Dans les pages du dictionnaire, on passait de César à Virgile. Cicéron servait de maître étalon à mes progrès en grammaire. Rien ne passait. Chaque mot renvoyait un reflet incompréhensible. Trois lignes plus bas, à la fin de la phrase, j’avais oublié le premier mot. Dans les travées du Sénat, sa harangue d’orateur devait troubler le sommeil agité de l’Empire. Moi, il me poursuivait la nuit avec ses cohortes de soldats armés de précis grammaticaux et de déclinaisons d’exception. Il fallait bien préparer l’examen de ce deuxième trimestre. Je n’avais plus de place pour pleurer ou crier. César a envahi les Gaules ; mais pourquoi a-t-il écrit ses mémoires ? Il n’y a plus de place pour les épopées perdues entre quatre murs.
« Tu ne t’assois pas à côté de moi ! J’aime pas les menteurs. » me lance un élève, dans les rangs.
« Hé du con ! T’es un tricheur. T’es trop con, reprend un autre. »
« Tu lis toute la journée. T’es un intellectuel, songe le troisième. Pourquoi tu es le dernier de la classe ?
« T’es un menteur, t’es un tricheur, t’es pensco… », lâche le quatrième.
Je frappais les petits comme les grands. Je leur rentrais dans le lard. Je leur bouffais la laine. Je choisissais des mots féroces. Je leur crachais des injures. Je leur salopais la compagnie. Je pissais des joyeusetés dans leurs cartables. J’en rajoutais dans la déferlante d’imagination qui ne pouvait se faire. La bousculade est le lieu des petites vengeances saugrenues.
À cinq sur moi, je prenais des claques et une rafale de coups de poing dans le ventre. Les plus faibles profitaient de ces instants pour se donner de l’importance. Le fou amusait le roi. Et la brute bastonnait. Dans cette mascarade, j’avais mon rôle… mon premier rôle. Cachés dans le renfoncement, nous étions en dehors du cercle de surveillance des pions.
Les profs me prirent en grippe. Une fièvre jaune dans toutes les matières. Je m’administrais des doses mortelles d’ennui. Mes zéros en orthographe palpitaient au rythme d’un électrocardiogramme plat. J’essayais de me dissimuler entre les casiers. Le principal m’interdit la lecture pendant les heures d’étude. Les escaliers servaient de défouloir pour hurler entre les cohortes d’écoliers. Je rêvais de pouvoir m‘envoler un instant… de me libérer.
Les semaines passèrent, les ennuis continuèrent, j’étais devenu un rebut, une graine de violence, un germe antisocial, un bourgeon de revendications, une mauvaise herbe qui ne crève pas. J’ai construit un mur des lamentations pour me protéger, un paradis intérieur pour me reposer. Le quotidien tournait à l’obsession entre pleurs et violence.
Mais tout cela se passait la nuit, entre mes draps humides. Combien de fois ai-je pleuré ? Combien de fois ai-je planté des couteaux dans le dos de mes ennemis ? La rage me grillait la cervelle. Les sanglots étaient rauques, comme une voix discordante, un bout de puberté. Là, dans ce dortoir de deux cent cinquante lits, il fallait pouvoir laisser s’écouler ses amertumes et ses craintes sans aucune pudeur. Alors j’attendais.
J’attendais l’heure de ma vengeance. Puisqu’il y a des secrets qu’il faut se cacher longtemps à soi-même pour pouvoir les découvrir sur le tard… À l’heure des examens sur table, j’ai brillé en rédaction. J’ai eu le droit à l’infime honneur de la lire à haute voix. Si un événement heureux pouvait se dégager de cette période nauséeuse, c’est bien ce jour. Personne ne pouvait contester le travail. Sauf moi. Les quelques lignes, écrites maladroitement, étaient un plagiat de ma lecture du moment, un roman qui me tenait en haleine. Mais ce dix-sept récompensaient aussi les bouts de phrases griffonnées. Je pensais poésie des mots, ils pensèrent arithmétique. À la sortie de la classe, des félicitations, des embarras pour ceux qui me méprisaient. Je devenais crédible dans une matière considérée comme noble. Je cessais d’être un laissé-pour-compte, il fallait me réintégrer dans la communauté.
La fin du trimestre se termina par la réunion des parents d’élèves. Chacun avait sa salle. Chacun avait son bureau. Chacun attendait le parent suivant. Ils arrivaient les uns après les autres en titubant dans leurs manteaux. Les hésitants attendaient patiemment que le professeur les invite à l’écouter… Les empressés pouvaient se rhabiller. Les premiers étaient encensés et les derniers piétinés. C’était le jour de la réunion des parents d’élèves, la seule de l’année. C’était le seul jour où Dieu descendit de son trône pour inspecter l’évolution de sa descendance. J’ai attendu toute la soirée qu’ils viennent m’embrasser. Ridicule confusion des genres.
« Votre fils ne travaille pas. Pour apprendre, il faut se concentrer sur son travail. Il est très perturbé. Il doit se ressaisir. Dans l’état actuel, nous allons droit dans le mur. »
La pièce chavire, les idées se chevauchent. Dieu et sa femme sont transparents de honte. Le père H. leur offre un large sourire de sympathie, un geste de connivence, un havre de paix. La place était libre. L’aigreur et l’amertume des mots avaient déjà pris la place de la bonhomie de l’accueil.
« A-t-il eu des difficultés à la maison ces derniers temps ? Il fréquente des garçons bagarreurs… Un redoublement ou alors, envisager une filière courte. Parce que ses résultats ne sont pas bons… »
Pourquoi attendre ? Finissons-en une bonne fois pour toutes… Les parents sont tremblants. Le jugement dépeint un futur délinquant. L’établissement a fabriqué un monstre, requalifie les événements, transforme la réalité dans un brouillard de sous-entendus. Le rab de dessert se transforme en vol qualifié. Les cris dans la cour deviennent des hurlements de voyous. L’abbé décrit avec une précision chirurgicale l’exemple de l’enfant qui tourne mal. Les parents pouvaient danser. D’insinuation en insinuation, ils se faufilèrent vers la sortie.
Leur unique fils n’était plus rien. À les entendre, il tournait au vinaigre, il sentait la mauvaise graine. On n’en voulait plus… Alors, on se replia dans la voiture pour mieux cacher son abattement. La sortie du temple se fit dans la plus grande discrétion. Dieu s’interrogea ! Conception ne reconnaissait pas ses entrailles. Refus du jugement des professeurs, mes parents continuèrent à se taire. Incompréhension des événements, le secret sera gardé religieusement dans un tabernacle de la mémoire familiale. Les vacances de Pâques servirent de parenthèse pour enterrer ce regrettable incident. L’institution ne pouvait délivrer qu’un message de vérité. Ils se retrouvèrent seuls dans leur voiture et pleurèrent. Josué et Conception pleurèrent dans les bras l’un de l’autre et ne dirent rien à leur fils. Tacitement ils s’interdirent de lui en parler. Le doute s’installa des deux côtés.
Josué démarra et ils prirent la route sans m’embrasser. Pourtant, il me l’avait promis. Comme chaque soir, et plus que nul autre, j’ai attendu le surveillant, le pion. Celui qui se trouve sur l’estrade en train lire des mauvais polars, des séries de gare. Que celui-là m’appelle pour que je me rende devant la porte d’entrée, là où se trouve la loge du concierge, dans la cour d’honneur. J’attendais qu’une bouffée d’oxygène me permette de sortir de ces murs pendant quelques secondes, le temps d’une embrassade. Ils étaient là pourtant. Je le savais.
La récréation garda un goût d’attente de tous les instants. Mais, là non plus, le haut-parleur n’a pas crachouillé mon nom. Ce fut un soir comme tous les autres, où je rongeais mon frein, où j’espérais un miracle, où j’espérais qu’ils allaient comprendre. Il n’y eut pas de rencontre furtive dans un couloir glacial ou sur le perron de l’escalier monumental. Il n’y eut que ce sentiment d’abandon qui vous gagne et vous étreint comme une loque. J’étais devenu, en l’espace d’un instant, une loque humaine.
Je n’ai rien dit quand mon père m’a insulté. J’avais droit à une sacrée correction. Il était furieux contre moi. Ses yeux me terrorisaient. Il m’a obligé à m’excuser, m’a fait jurer de ne plus jamais recommencer de telles bêtises, il fallait apprendre à travailler au lieu de traîner avec des voyous. Les mots s’entrechoquaient. Il était ivre de mots. Le sermon. Il fallait sermonner son fils et le punir pour qu’il se repente en méditant son péché, dans sa chambre. Le week-end fut terrible et cela dura deux jours. Les vacances de Pâques se passèrent devant un bureau à faire des exercices, comme si je n’avais pas eu assez de colles et de retenues, comme si je le faisais exprès, comme si mon silence ne suffisait pas.
Je ne vivrai jamais comme vous ! Voilà ce que j’ai hurlé à ma mère lorsqu’elle m’a demandé de m’expliquer ce qui s’était passé au Collège. Elle voulait connaître la vérité. Mais il n’était pas venu la chercher, eux non plus, le soir de la réunion des parents d’élèves. Verrouillé de l’intérieur, je ne leur faisais plus confiance. Je n’avais plus confiance en leurs valeurs et en leurs croyances. Le germe poussait. Je me détachais d’eux. Je commençais à fabriquer ma carapace afin que rien ne puisse m’atteindre. Transparent, je devenais invisible et inexistant. C’est ainsi que je naquis une seconde fois au monde dans les prémices de l’adolescence.
J’ai fini l’année enfermée dans mon mutisme. Mes sœurs devenaient d’étranges étrangères. Elles aussi changeaient. Elles avaient déménagé sur d’autres planètes que celle de mon système mental. Le big-bang originel formait une nouvelle constellation. Mes parents s’éloignaient de moi à la vitesse de la lumière. Et moi, j’implosais et me figeais dans une introspection solitaire et suicidaire. La famille se désintégrait dans un silence de veillée funéraire. La césure se faisait. Mes parents n’étaient plus rien.
Mon cauchemar se prolongea jusqu’à l’été. Le dernier trimestre fut parsemé de colles et de retenues, de blâmes et de remontrances. Je me dirigeais vers le redoublement. L’abbé continua de me lancer des piques sadiques et des punitions stériles. Je me nourrissais de ma liberté intérieure. Je me jurais qu’un jour je me vengerais de cette injustice. Le paradis n’existait pas. Il ne restait que le parfum de l’enfance. La fragrance attirait les idéalistes et les mystiques. Ils confondaient l’odeur de l’encens avec celle de la rêverie. Qu’importe ! Ce monde ne serait pas le mien. Je m’en faisais la promesse. Grandir et jouir, puisque l’hypocrisie gouverne le monde, plongeons dans la débauche. Mais il fallait apprendre à être patient.
Je redoutais chaque lundi matin, puis j’attendais que les heures s’entassent pour former une journée. C’était déjà une journée de passée, à rayer du calendrier, en attendant les grandes vacances. Je dérivais en regardant les journées s’écouler. Le soleil frappait de plein fouet les grandes fenêtres de la classe. Insidieusement, je rentrais dans le moule. L’autre pouvait toujours avoir tort ou raison. Il fallait qu’il pense que j’étais d’accord avec lui. Il ne fallait pas provoquer les adultes en les mettant en porte-à-faux. Il fallait mettre de la distance. Je me forgeais un caractère carcéral. »
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